Il est environ 11 heures du matin ce 25 mars au lieu-dit « Derrière Wharf », qui jouxte le carrefour aéroport. L’odeur d’attiéké chaud flotte entre les étals en bois. Des femmes en pagne déchargent des cuvettes de légumes. Une vendeuse de savon déballe sa marchandise sur un carton. La scène paraît immuable. Sauf ce détail : collé à l’étal de Mariam, vendeuse de pagnes, un carré plastifié bleu et blanc. Un QR code Wave.

« Avant, les clients disaient toujours qu’ils n’avaient pas de monnaie. Maintenant, ils scannent, et moi je vois l’argent directement sur mon téléphone. » Elle montre l’écran fendu de son smartphone, la notification qui confirme le paiement. Mariam est certes moins nantie intellectuellement, mais elle reconnaît les chiffres, et ça suffit.

À quelques mètres, un cordonnier installé sous une tente de fortune. Il répare une paire de mocassins. Son téléphone est coincé entre deux boîtes de cirage. Il reçoit la plupart de ses paiements via Wave. Là où Orange, MTN et Moov facturaient entre 3 et 10 % les transactions mobile money, Wave ne prend que 1 %. Pour des métiers où chaque franc compte, la différence est immense.

Le bruit sourd de la révolution

Au carrefour de l’aéroport, le ballet des wôrô-wôrô ne s’arrête jamais. Dans cette chaleur collante de la fin du mois de mars, les chargeurs des véhicules clandos hurlent les destinations. Mais dans les « taxis-jaunes » comme dans les kiosques de rue, la même affichette revient : « Wave accepté ici ». La fintech revendique 70 % de part de marché des paiements mobile money en Côte d’Ivoire et 20 millions de comptes ouverts, dans un pays de 29 millions d’habitants. Ce n’est plus une appli. C’est une infrastructure.

A la cité Sipim, dame Sylvie, camerounaise installée dans le pays depuis 1996, gère un débit de boisson. Sur le comptoir, le code QR trône devant les bouteilles de bière. Elle utilise le mobile money pour l’ensemble de ses opérations. « Wave est venu nous faciliter la monnaie. Même si c’est 100 FCFA, tu peux payer et on accepte », dit-elle. Moins de risques de vol, plus de traçabilité. « Le serveur gère les commandes, et les factures, et moi je reçois les paiements dans mon téléphone ».

Mais la révolution a ses victimes discrètes. Devant une boutique aux volets mi-clos de Koumassi, Amadou, revendeur de transferts depuis dix ans, fait grise mine. Il traite désormais deux fois plus de transactions pour gagner autant qu’avant et certains mois, moins. Il pense à reconvertir sa boutique. « Pour envoyer 10 000 FCFA, les clients payaient autrefois entre 600 et 700 FCFA de frais chez Orange ou MTN. Aujourd’hui, Wave leur coûte 100 FCFA pour la même opération », nous explique Youssef, un journaliste rencontré sur les lieux.

Ce changement d’habitude résume la tension au cœur de cette révolution. Selon des sources officielles, Wave compte près de 150 000 marchands intégrés à sa plateforme et continue d’avancer. En octobre 2025, la fintech a créé Wave Bank Africa S.A., dotée d’un capital de 20 milliards de FCFA, franchissant la frontière entre mobile money et banque classique, pour aller chercher les 78 % d’Ivoiriens encore sans compte bancaire.

Le téléphone comme seule banque

Retour à Koumassi. Il est midi. Fatou, couturière de 34 ans, déjeune d’une assiette de riz sauce graine achetée par Wave. Ses fournitures du matin, commandées à son fournisseur de tissu, par Wave. Depuis trois mois, elle n’a plus touché un billet de 5 000 francs qu’en de rares occasions.

« Je me sens plus tranquille. Mon argent est là, dans le téléphone. Si je perds mon sac, je ne perds pas tout. » Elle rit. La vie du marché continue, bruyante et colorée. Mais quelque chose a changé, imperceptiblement, dans la façon dont l’argent circule ici. Plus léger. Plus rapide. Presque invisible.

François Gael MBALA, envoyé spécial à Abidjan 

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