Dans les couloirs du Saint-Siège, une nomination est passée relativement inaperçue des marchés, mais elle dit beaucoup sur l’évolution de la pensée économique mondiale. Le pape Léon XIV a officiellement intégré Vera Songwe à l’Académie pontificale des sciences sociales, institution fondée en 1994 par Jean-Paul II et chargée d’éclairer la doctrine sociale de l’Église sur les grands enjeux contemporains dont la justice redistributive, la gouvernance financière, le développement humain, et la transformation du travail.

Le choix de Vera Songwe n’est pas anodin. Il reflète une volonté du Vatican de s’appuyer sur des expertises pointues, issues du terrain, pour nourrir une réflexion de fond sur les déséquilibres économiques mondiaux, à commencer par ceux qui pèsent le plus lourdement sur le continent africain.

Un profil taillé dans les grandes institutions

Née le 31 août 1968 à Nairobi, de nationalité camerounaise, Vera Songwe incarne une génération de technocrates africains formés aux meilleures universités occidentales et revenus au service du continent. Après ses classes au Our Lady of Lourdes College de Bamenda, elle décroche un doctorat en économie mathématique à l’Université catholique de Louvain, en Belgique, avant de compléter sa formation à l’Université du Michigan en économie et sciences politiques.

Son entrée dans la sphère professionnelle est immédiatement de haut vol : elle passe par la Réserve fédérale de Minneapolis et enseigne comme professeur invitée à l’Université de Californie du Sud. En 1998, elle franchit le seuil de la Banque mondiale en qualité de jeune économiste affectée à la région Asie-Pacifique.

Elle ne quittera l’institution qu’après avoir gravi presque tous les échelons, devenant notamment conseillère de Ngozi Okonjo-Iweala, alors directrice générale de la Banque mondiale, avant de prendre la direction des opérations pour plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest, puis la tête régionale de la Société financière internationale pour l’Afrique de l’Ouest et centrale.

Le tournant le plus décisif de sa carrière intervient le 3 août 2017, lorsqu’elle est nommée secrétaire exécutive de la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique, avec rang de sous-secrétaire générale de l’ONU. Pendant cinq ans, jusqu’en août 2022, elle occupe ce poste stratégique depuis lequel elle s’est notamment illustrée en plaidant pour un accès équitable aux vaccins anti-Covid pour les pays africains, au plus fort d’une pandémie qui avait tragiquement mis en lumière les fractures sanitaires et financières Nord-Sud.

Depuis son départ de la Commission économique pour l’Afrique, elle préside le conseil d’administration de la Liquidity and Sustainability Facility, une initiative dédiée à l’amélioration de l’accès au financement durable pour les économies africaines — un chantier crucial alors que la dette du continent atteint des niveaux préoccupants et que les conditions d’emprunt sur les marchés internationaux se durcissent. Elle est parallèlement chercheuse associée à la Brookings Institution à Washington.

Sa présence à la coprésidence de l’Independent High-Level Expert Group on Climate Finance (groupe international chargé de définir les architectures de financement de la transition climatique) lui confère aujourd’hui une influence directe sur les négociations climatiques globales, au moment où la question du financement de l’adaptation reste l’un des principaux points de friction entre pays développés et pays en développement.

Une reconnaissance qui dépasse le symbole

L’Académie pontificale des sciences sociales n’est pas qu’une enceinte honorifique. Ses membres participent activement à des colloques internationaux organisés par le Vatican et contribuent à l’élaboration d’analyses destinées à guider la position du Saint-Siège sur les grands enjeux économiques. En intégrant Vera Songwe dans ses rangs, l’institution romaine signale clairement qu’elle entend placer la voix des économies émergentes, et singulièrement africaines, au cœur de ses délibérations.

Forbes l’avait classée en 2013 parmi les vingt jeunes femmes les plus puissantes d’Afrique. Douze ans plus tard, c’est le Vatican qui lui tend la main. Une trajectoire qui illustre, mieux que bien des discours, la montée en puissance d’une génération d’économistes africains capables de peser sur les grands équilibres du monde.

Share.
Leave A Reply Cancel Reply
Exit mobile version