C’est une décision attendue, mais dont la portée dépasse le seul cadre comptable. En début du mois d’avril 2026, la Commission bancaire de l’Afrique centrale (COBAC) a officiellement validé la nationalisation de Société Générale Cameroun (SGC), donnant force réglementaire à une opération engagée le 15 juillet 2025 à Douala, lors de la signature d’une convention de cession entre le ministre des Finances, Louis Paul Motazé, et François Bloch, directeur général Afrique du groupe bancaire français. Depuis lors, l’État camerounais détient 83,68 % du capital de l’établissement, après avoir racheté la totalité des 58,08 % de parts du groupe français dans sa filiale locale, s’ajoutant aux 25,6 % qu’il détenait déjà.

Selon les informations de L’Economie, le montant global de l’opération a été arrêté à 129 milliards de FCFA toutes taxes comprises (TTC). L’État a d’ores et déjà effectué deux versements. Un premier de 100 milliards de FCFA, suivi d’un second de 20 milliards de FCFA. Le solde restant, soit 9 milliards de FCFA, sera décaissé dans les prochains jours, selon des sources proches du dossier approchées par notre rédaction.

Assurer la continuité

Dans son communiqué officiel du 15 juillet 2025, le ministre Louis Paul Motazé avait posé les termes de l’engagement gouvernemental. Selon lui, « la prise de contrôle par l’État vise d’une part, à assurer la pérennité et la continuité des activités de cette banque, dans le paysage financier du Cameroun, et d’autre part, à protéger et garantir les intérêts des clients, partenaires ainsi que du personnel ».

Dans une interview accordée à L’Économie le 16 juillet 2025, le ministre est allé plus loin sur la question du devenir des parts publiques dans le capital de la banque : « Nous nous réservons le droit au niveau du gouvernement, après les instructions du chef de l’État, de dire quelle suite sera donnée aux actions qui ont été achetées par l’État. Ça veut dire que tout est sur la table et rien n’est exclu. »

Cette formule volontairement ouverte indique que la nationalisation n’est pas une fin en soi pour Yaoundé, mais un mécanisme de contrôle de la transition. À l’analyse des termes du communiqué ministériel, la transaction apparaît davantage comme un portage visant à mieux organiser le départ du groupe français, qu’une intention définitive de renforcer l’investissement public dans le secteur bancaire.

Les prétendants au rachat des parts étatiques sont d’ores et déjà identifiés. Trois groupes bancaires panafricains se sont positionnés : BGFIBank, NSIA Bank et Zenith Bank. Ils souhaitent profiter de la disposition du gouvernement, exprimée par le ministre Motazé, d’ouvrir le capital de SGC « à des partenaires financiers nationaux et/ou internationaux ».

Cette perspective d’ouverture représente une opportunité, mais aussi un risque de gestion. Le maintien d’un actionnaire public ultra-majoritaire à 83,68 % crée une situation transitoire qui exige une gouvernance exemplaire, alors que les établissements publics camerounais n’ont pas toujours brillé par leur performance.

François Gaël Mbala

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Le paysage bancaire se redessine

Pour comprendre cette nationalisation, il faut la replacer dans un contexte de restructuration profonde du secteur bancaire en Afrique subsaharienne. Depuis mi-2023, le groupe Société Générale vend ses filiales africaines une à une, dans le cadre d’un recentrage stratégique sur ses marchés porteurs en Europe et en Asie. Le Cameroun figurait parmi les pays concernés par ce désengagement, aux côtés d’autres comme le Congo, la Guinée équatoriale, la Mauritanie et le Tchad.

Face à ce mouvement, les États de la zone ont réagi différemment. Au Congo, le gouvernement de Brazzaville a exercé son droit de préemption avant de céder l’établissement à BGFIBank Congo, la COBAC ayant donné son feu vert à cette acquisition lors de sa session du 24 juin 2024. En Guinée, c’est le groupe panafricain AFG Holding qui a repris les activités du groupe français. L’opération a été finalisée en août 2025, AFG Holding reprenant la totalité des parts du groupe français dans Société Générale Guinée, qui comptait environ 100 000 clients particuliers, 3 500 clients professionnels et 24 agences.

Au Cameroun, le gouvernement a opté pour une trajectoire différente. Une reprise directe par l’État, avant d’envisager à terme une ouverture à des partenaires privés. Dans une correspondance datée du 16 janvier 2025, adressée au président du conseil d’administration de la banque, le ministre des Finances avait exprimé la volonté de l’État d’exercer son droit de préemption, que lui conféraient les statuts de SGC.

Mutations bancaires

Dans cette architecture réglementaire, la COBAC joue un rôle central. Créée en 1990 dans le cadre de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC), cette institution basée à Libreville est le gendarme bancaire des six pays membres (Cameroun, Congo, Gabon, Guinée équatoriale, République centrafricaine et Tchad). Aucun transfert d’actionnariat dans un établissement de crédit agréé dans la zone ne peut être finalisé sans son aval.

Selon le rapport 2024 de la COBAC, les 55 banques commerciales opérant dans les six pays de la CEMAC ont réalisé des bénéfices de 449,8 milliards de FCFA, soit environ 805 millions de dollars. Un résultat qui témoigne de la vitalité du secteur, même si des fragilités structurelles persistent. Dans ce contexte, la validation de la nationalisation de SGC confirme que la COBAC a jugé l’opération conforme aux normes prudentielles et à la stabilité du système financier régional. Elle est le signal que le nouveau tour de table de la banque répond aux exigences en matière de fonds propres, de gouvernance et de continuité des activités.

Le Cameroun demeure de loin la locomotive bancaire de la sous-région. Le pays abrite à lui seul plus de 2,8 millions de comptes ouverts dans les livres des banques, soit 60 % des comptes bancaires recensés dans les six pays de la CEMAC.

Un pari à hauts risques pour les finances publiques

La nationalisation représente un effort financier sans précédent pour l’État camerounais. Le montant global de 129 milliards de FCFA dépasse le budget annuel de plusieurs ministères et intervient dans un contexte de contraintes budgétaires liées aux programmes d’ajustement conduits avec le Fonds monétaire international (FMI). Les deux premiers versements, 100 milliards, puis 20 milliards de FCFA, représentent à eux seuls une mobilisation budgétaire significative en 2025-2026.

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