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Financement des PME au Cameroun : plus rare, plus cher, plus court

Hervé Fopa Fogang1 juillet 2026Mis à jour le 1 juillet 2026Temps de lecture 8 min
Financement des PME au Cameroun : plus rare, plus cher, plus court

Au premier trimestre 2026, le Cameroun demeure le premier marché du crédit de la CEMAC et celui où le crédit est globalement le moins cher de la zone. Derrière cette façade favorable, les petites et moyennes entreprises accèdent pourtant à un financement plus rare, plus coûteux et plus court que les grandes entreprises. Les données de la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC) dessinent un paradoxe qu’il serait imprudent d’ignorer.

Il y a des chiffres qui flattent et des chiffres qui dérangent. Le rapport de la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC) sur l’évolution des taux débiteurs pratiqués dans la CEMAC au premier trimestre 2026, publié le 15 juin 2026, contient les deux.

Côté flatteur : le Cameroun concentre 53,27% du crédit régional, soit 1 337,3 milliards de FCFA, et affiche le taux effectif global (TEG) moyen le plus bas de la zone, 9,03%, loin devant le Gabon (21,51%) ou la Guinée équatoriale (17,44%).

Côté dérangeant : cette moyenne nationale flatteuse masque une réalité bien moins favorable pour les petites et moyennes entreprises, qui forment pourtant l’essentiel du tissu productif national. Trois mots résument leur situation : plus rare, plus cher, plus court.

Plus rare : un crédit qui se contracte et qui privilégie les grands comptes

Sur le trimestre, le volume des nouveaux crédits octroyés au Cameroun a reculé de 28,24% sur un an, soit 1 337,3 milliards de FCFA contre 1 887,0 milliards de FCFA un an plus tôt, un repli plus marqué que la moyenne de la CEMAC (-20,22%), elle-même affectée par un environnement géopolitique tendu. Pour les PME, le recul atteint 18,02% sur un an : elles n’ont reçu que 336,1 milliards de FCFA, soit 17,66% du total. Surtout, la répartition est éloquente. Sur l’enveloppe destinée aux entreprises (1 207,0 milliards de FCFA, 90,26 % du crédit), les grandes entreprises captent 970,8 milliards quand les PME se partagent 336,1 milliards de FCFA. Autrement dit, à mesure que le crédit se raréfie, ce sont les grands comptes qui sont servis en priorité, et les PME font les frais de l’ajustement. Ça semble à une exclusion des PME au moment précis où elles auraient le plus besoin d’oxygène, mais elles continuent d’être financées, c’est alors une relégation au second rang de celles-ci bien qu’elles aient le premier rang en termes d’offre d’emplois sur le marché camerounais.

Ce repli ne touche pas que les PME : le même trimestre, le crédit aux administrations publiques s’est effondré au Cameroun (14,1 milliards de FCFA contre 111,6 milliards de FCFA un an plus tôt), et celui aux particuliers a fléchi (115,2 milliards de FCFA, -4,93 %). Le signal est celui d’un marché sous tension qui réalloue ses ressources vers les signatures jugées les plus sûres, au premier rang desquelles les grandes entreprises.

Plus cher : la prime de risque qui pèse sur les PME

Le deuxième constat tient au prix. Auprès des banques camerounaises, les PME empruntent à un TEG moyen de 11,85%, contre 7,59% pour les grandes entreprises : un écart de plus de 4 points, soit environ 426 points de base. À risque-pays égal, dans le même système bancaire, une PME paie donc son crédit bien plus cher qu’un grand groupe. Le canal des établissements financiers est encore plus onéreux, avec un TEG PME de 20,82%. Et le taux nominal n’est qu’une partie de l’histoire : à l’échelle de la CEMAC, les frais et commissions représentent en moyenne 40,49% du coût total supporté par les PME, au-dessus de la moyenne (31,93%). Le rapport de la BEAC l’assume explicitement ailleurs dans la zone : ce surcoût traduit « une perception du risque encore très élevée sur cette catégorie de clientèle ». La PME camerounaise paie ainsi une double peine : un taux nominal plus élevé et des commissions qui alourdissent encore la facture.

Plus court : un financement de trésorerie, pas d’investissement

Le troisième constat est peut-être le plus structurant. Au Cameroun, 73,23% des crédits sont à court terme (hors engagements par signature), contre seulement 6,75% à moyen terme et 4,71% à long terme ; les engagements par signature comptent pour 15,30 %. Concrètement, le système finance le fonds de roulement et les besoins de trésorerie, rarement la machine, l’entrepôt, l’unité de transformation ou la montée en gamme. Or une PME qui ne peut emprunter qu’à court terme ne peut pas investir à long terme : elle survit, elle ne se projette pas. Ce court-termisme n’est pas propre au Cameroun, il caractérise toute la CEMAC, où près de 87% des concours sont de courte maturité, mais il pèse particulièrement lourd sur des entreprises dont la croissance dépend de l’investissement.

Un coût plus bas pour les PME est atteignable

Le rapport offre un contrepoint instructif : ailleurs dans la zone, des baisses substantielles ont été obtenues sur le même trimestre. En République centrafricaine, le TEG moyen des PME est tombé à 9,27%, en repli de près de 789 points de base sur un an ; au Congo, il s’établit à 9,93%, soit en deçà du niveau camerounais (11,85%). Ces écarts montrent que le coût du crédit aux PME n’est pas une donnée intangible : il dépend autant de la concurrence bancaire, de la structure des commissions et des dispositifs de partage du risque que du seul niveau des taux directeurs. Si des économies plus petites et réputées plus risquées y parviennent, le premier marché de la zone peut, lui aussi, faire mieux pour ses PME.

Pourquoi ce n’est pas qu’une affaire de banquiers

Ces chiffres dépassent largement le cercle des directions financières. Au Cameroun, le secteur informel absorbe environ 90% de la force active et représente près de 70% de l’économie nationale. Les PME formelles, elles, constituent environ 90% du tissu entrepreneurial, mais leur croissance est freinée par l’omniprésence de l’informel, le manque de financements adaptés et une supervision encore faible. Dans ce contexte, la manière dont on finance les PME n’est pas un détail technique : c’est un choix de modèle de développement. Sous-financer les PME formelles, c’est ralentir la formalisation de l’économie, la création d’emplois déclarés et la constitution d’une base productive durable. Ne pas planifier le long terme avec elles, faute de crédit long, faute de données, faute de vision, est une erreur stratégique dont le coût se mesure en croissance non réalisée.

Rendre justice aux nuances

Soyons justes, car la critique facile dessert le débat. Le tableau n’est pas uniformément sombre. Le Cameroun reste le marché le moins cher de la CEMAC au global, et le coût du crédit aux PME y est resté quasi stable d’une année sur l’autre (11,85% contre 11,84%), malgré la hausse générale des taux. Le nombre de dossiers de crédit des établissements de crédit au Cameroun a même progressé de 2,28% sur un an soit 207 119 nouveaux crédits contre 202 508 un an auparavant, signe d’un appétit maintenu pour l’emprunt bancaire. Le pays dispose d’un écosystème spécialisé bien que peu performant, à l’image de la Banque camerounaise des PME ou de PRO-PME Finance, et d’un marché bancaire concurrentiel.

Cinq (05) leviers pour financer les PME autrement

Critiquer est simple ; construire l’est moins. Cinq (05) leviers, concrets, peuvent inverser la tendance.

Premièrement, allonger les maturités : Des lignes de refinancement longues dédiées aux PME, portées par la BEAC et les banques de développement (CDEC et autres), et des incitations prudentielles à prêter au-delà du court terme, sont indispensables pour passer du financement de la trésorerie au financement de l’investissement.

Deuxièmement, partager le risque : Des mécanismes de garantie partielle comme des fonds de garantie nationaux ou régionaux, réduiraient la prime de risque qui gonfle aujourd’hui le TEG des PME, sans transférer tout le risque sur le bilan des banques.

Troisièmement, agir sur les frais autant que sur le taux : Puisque les commissions représentent près de 40 % du coût supporté par les PME, la transparence et l’encadrement des frais de dossier et commissions sont un chantier aussi important que le taux nominal lui-même.

Quatrièmement, outiller la demande : Un dossier PME bancable, comptabilité fiable, information financière, formalisation, fait mécaniquement baisser le risque perçu. Accompagner les PME vers la formalisation, la transparence, une communication financière fiable et intègre, c’est aussi réduire leur coût d’accès au crédit.

Cinquièmement, articuler financement et stratégie nationale : Inscrire le financement long des PME parmi les priorités de développement, et produire des données régulières et complètes, toutes banques incluses, pour piloter la politique du crédit sur la base de faits, et non d’intuitions.

Les chiffres de la BEAC ne disent pas que les PME camerounaises sont exclues du financement bancaire. Ils disent quelque chose de plus subtil et de plus tenace : on les finance à la marge, au prix fort et à court terme. Dans un pays où l’informel domine et où les PME formelles représentent neuf entreprises sur dix, ce n’est pas une fatalité technique, mais un choix collectif. Le corriger relève moins de la générosité que de la lucidité économique.

Par  Ange NGANDJO,  Auteur & Banquier, Consultant en zone CEMAC,

Juin 2026

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Tags :Actualité du CamerounAnge NgandjoCamerounCEMACFinancement des PME
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