Comment analysez-vous le refus de Fitch de reconnaître le statut de créancier privilégié (SCP) pour Afreximbank, alors que ce statut est la pierre angulaire de la solvabilité des banques multilatérales de développement ?

Le refus de Fitch de reconnaître pleinement le statut de créancier privilégié (SCP) d’Afreximbank ne relève pas d’un simple désaccord technique, mais d’un changement de paradigme analytique dans la notation des banques multilatérales africaines au niveau de l’architecture même de leur solvabilité. Le cœur du différend entre Afreximbank et Fitch tient à une interprétation restrictive et “pratique” du SCP par Fitch, opposée à une lecture juridique et institutionnelle défendue par Afreximbank.

Pour mémoire, le SCP est historiquement le mécanisme qui protège les créanciers multilatéraux en cas de restructuration souveraine — un pilier reconnu, par exemple, dans l’analyse des grandes banques de développement internationales.

Or, Fitch a réinterrogé la solidité opérationnelle de ce statut pour Afreximbank dans le contexte des restructurations en cours, en suggérant qu’un affaiblissement du SCP pourrait déclencher des actions de notation négatives.  

Pourquoi ? Parce que la réalité récente des restructurations (Ghana, Malawi, Zambie) a fait apparaître une zone grise : le SCP est en grande partie une convention, éprouvée par la pratique, dont la robustesse dépend du comportement des États et des créanciers officiels. Et lorsque certains créanciers publics ou comités de restructuration assimilent des prêts d’institutions régionales à des prêts “quasi-commerciaux”, le statut devient moins un fait qu’un rapport de force.  

Fitch considère que le SCP n’est pas juridiquement opposable dans le cadre du G20 Common Framework donc il n’est pas automatique pour les banques multilatérales régionales et qu’il dépend, in fine, de la pratique observée lors des restructurations souveraines, du caractère concessional des prêts et de la composition actionnariale (avec la présence d’environ 30% d’investisseurs privés). Dans cette optique, la possibilité — même théorique — d’inclusion des créances d’Afreximbank dans des restructurations affaiblit la solvabilité perçue et justifie une notation plus prudente.

Afreximbank, à l’inverse, fonde sa position sur son Traité constitutif, ratifié par 53 États africains et enregistré sous l’article 102 de la Charte des Nations unies, qui consacre un traitement préférentiel de ses créances. Pour l’institution, la non reconnaissance de ce cadre revient à nier la spécificité des banques multilatérales de développement (BMD) et leur mandat contracyclique assumé, notamment depuis la pandémie et les crises souveraines. La banque rappelle à cet effet la pratique historique de non‑défaut sur ses créances.  

Elle s’appuie sur l’argument central de son accord d’établissement, ratifié par les États membres, encadre juridiquement la protection et le traitement de ses opérations. En clair : la banque revendique un SCP “de droit”, quand Fitch raisonne en SCP “de marché”, conditionné à la trajectoire des restructurations et à la perception des créanciers dominants.

Les fondamentaux d’Afreximbank restent significatifs : US$ 40,1 Mds d’actifs et contingences à fin 2024 et US$ 7,2 Mds de fonds propres, avec la réaffirmation d’une protection statutaire par ses États membres. Mais le différend chiffré est réel : là où la banque communiquait un ratio de créances douteuses (NPL) de l’ordre de 2,3 %, des analyses relayées par les agences évoquaient ≈ 7,1 % en intégrant différemment certaines expositions souveraines ; c’est un écart qui pèse sur la consommation de capital, la perception de la qualité d’actifs… et donc sur le spread exigé par les investisseurs.

L’enjeu fondamental réside dans le fait que si le SCP n’est plus reconnu comme une ancre de solvabilité, alors toutes les banques multilatérales africaines voient leur modèle fragilisé, indépendamment de leurs ratios financiers.

Une institution peut-elle maintenir son accès aux marchés de capitaux internationaux à des taux compétitifs en se passant de l’une des trois agences de notation majeures (Big Three)?

Techniquement, oui une institution peut conserver un accès compétitif aux marchés internationaux sans l’une des trois grandes agences (Big Three) — à condition de segmenter ses marchés pour optimiser les arbitrages et de diversifier sa base d’investisseurs. L’absence d’une Big Three peut ajouter une prime de complexité dans les univers USD/EUR les plus standardisés (environ 60–70 % des investisseurs institutionnels occidentaux exigent au moins deux notations Big Three pour les mandats donc l’absence de Fitch peut induire une prime de risque de 30 à 70 points de base), mais elle est moins pénalisante sur des marchés où les agences JCR (Japon), CCXI (Chine) ou GCR (Afrique) sont pleinement reconnues.

Sur le plan strictement financier, plusieurs émetteurs (banques de développement, corporates) ont démontré qu’un panachage de notations peut suffire pour accéder aux marchés, notamment asiatiques (Panda bonds, Samurai bonds) ou régionaux. Toutefois, l’absence de Fitch peut réduire la profondeur de la base d’investisseurs, certains mandats institutionnels exigeant explicitement une notation par au moins deux des Big Three. Le coût du capital peut alors intégrer une prime de complexité ou de liquidité, surtout sur les marchés USD/Euro dominés par ces agences.

En pratique : un émetteur qui réduit sa dépendance à une Big Three doit compenser par (1) une politique de transparence renforcée, (2) un dialogue d’investisseurs plus dense, (3) une gestion plus active de la liquidité et du calendrier d’émission, et (4) une diversification devises/marchés pour maintenir le coût moyen pondéré de la dette sous contrôle.  

Afreximbank peut en conséquence maintenir un accès aux marchés, mais au prix d’une stratégie active de diversification géographique, d’une communication renforcée et d’un recours accru aux marchés où ses notations alternatives sont pleinement reconnues. La firme bancaire a, par exemple, levé ≈ US$ 520 M en Samurai bonds (fin 2024) et ≈ US$ 303 M en Panda bonds (début 2025), démontrant la faisabilité d’un financement compétitif hors du seul axe transatlantique. Cette stratégie suppose davantage de investor relations, de transparence et de pilotage de la liquidité, mais elle réduit la dépendance à une notation unique.

Le maintien des notations de Moody’s (Baa1) et de GCR (A+) constitue-t-il une garantie suffisante pour rassurer les investisseurs sur la qualité des actifs d’Afreximbank ?

Après la rupture, les investisseurs regarderont d’abord les notations restantes et leur logique. Moody’s maintient Afreximbank en catégorie investment grade (Baa2), ce qui est déterminant : l’institution conserve une large base d’investisseurs autorisés, même si le niveau se situe près du seuil inférieur de la catégorie. Le rapport Moody’s (Baa2, outlook stable) insiste sur les éléments de soutien (rentabilité robuste (ROE > 8 %), la résilience du capital, le soutien des actionnaires, provisions déjà constituées sur ≈ 40 % des expositions sensibles, capacité d’absorption des pertes,) tout en rappelant la sensibilité aux restructurations souveraines et à l’environnement opérationnel notamment au cadre du G20 Common Framework.

Côté GCR (A, international scale), l’analyse met davantage l’accent sur le mandat contracyclique, la diversification du financement et sur le traitement préférentiel observé (la préférence de fait accordée aux créances d’Afreximbank par les États membres), en affirmant des notations internationales A/A2 (avec une perspective en évolution) et en décrivant une base actionnariale où l’influence souveraine demeure dominante. Ce contraste souligne un phénomène majeur : la divergence d’interprétation entre agences globales et agences plus proches des réalités régionales, divergence qui a été analysée par l’APRM dans un policy brief consacré au “ratings split” sur Afreximbank en 2025. GCR souligne la préférence de fait accordée aux créances, la diversité actionnariale souveraine (≈ 65 %), et la liquidité élevée (≈ US$ 9,5 Mds en 2025).

Mais il faut être lucide : “suffisant” dépend du type d’investisseur. Les acteurs spécialisés sur l’Afrique, les banques de développement, certains fonds émergents ou institutions asiatiques peuvent être rassurés par ce couple de notations. En revanche, une fraction des grands investisseurs globaux restera plus prudente, non par défiance sur les fondamentaux, mais par contrainte de gouvernance des risques : ils achètent souvent la “standardisation” plus que la nuance. Donc la combinaison Moody’s + GCR demeure une assurance crédible, mais pas universelle.

Cette rupture marque-t-elle un tournant dans la contestation des méthodologies de notation, souvent jugées déconnectées des réalités économiques du continent ?

Oui, elle constitue un acte financier majeurLa décision d’Afreximbank s’inscrit dans une contestation croissante des méthodologies jugées standardisées, pro‑cycliques et insuffisamment contextualisées pour les économies africaines et leurs institutions de développement. Elle intervient alors que l’Union africaine et l’APRM soutiennent la montée en puissance d’agences africaines et d’analyses alternatives, visant à corriger les biais structurels perçus dans la notation du risque africain.  

Cette décision a une portée symbolique : pour la première fois, une grande BMD africaine assume publiquement une rupture avec une Big Three, non pour masquer une faiblesse financière, mais pour contester la grille d’analyse elle‑même.

Attention : contester les méthodologies de notation ne signifie pas nier le rôle des agences. La notation reste une infrastructure informationnelle centrale. Mais l’Afrique est en droit d’exiger trois choses simples : Des critères plus transparents, notamment sur la part “qualitative” des modèles ; Une contextualisation des mandats de développement (rôle contracyclique, logique de stabilisation) ; Une cohérence dans l’application du SCP, car si les banques multilatérales africaines sont traitées comme des prêteurs commerciaux en période de crise, leur capacité à intervenir précisément quand les marchés se ferment s’érode. 

Il ne s’agit pas d’abolir la notation — elle reste une infrastructure informationnelle essentielle — mais de réclamer plus de transparence (pondération du qualitatif, visites pays, données locales) et une prise en compte du mandat contracyclique des institutions africaines. L’APRM, dans sa réaction à la rupture Afreximbank–Fitch, appelle explicitement à des analyses “fact-based”, adossées à des informations officielles et à une ré-examen critique des critères appliqués par des analystes non basés en Afrique ; c’est une exigence de qualité analytique, engagée avec les émetteurs et contextualisée, il ne s’agit pas d’une posture politique. Et c’est ce qui explique aussi l’élan autour d’une agence africaine (AfCRA), conçue pour réduire l’asymétrie d’information et produire des évaluations plus proches des réalités institutionnelles et économiques.

C’est un tournant vers l’émergence d’une alternative complémentaire africaine comme espace de souveraineté analytique et mettant en lumière des critiques structurelles en termes de résultat chiffré (surcoût estimé pour l’Afrique : US$ 70 à 100 Mds par an en intérêts supplémentaires selon la BAD) et en termes de méthodologies procycliquesstandardisées et fortement corrélées aux narratifs du FMI et du Paris Club.

Le débat sur le SCP n’est pas clos : académiques et praticiens rappellent qu’il est à la fois normatif et pragmatique — admis pour les grandes MDB globales, parfois contesté pour les régionales — ce qui justifie d’autant plus de sécuriser son effectivité dans les traités, les clauses contractuelles et la pratique des restructurations. L’écosystème reconnaît pourtant le rôle stabilisateur du SCP pour la solidité des supranationaux : l’AfDB est régulièrement confirmée AAA avec un SCP pleinement intégré dans l’analyse du risque, réfutant l’idée qu’il serait devenu obsolète par nature.

Quel signal cette décision envoie-t-elle aux autres émetteurs souverains et institutionnels africains qui font face à des dégradations de notes similaires ?

Le signal est ambivalent mais mobilisateur. D’une part, il rappelle que la notation reste un rapport de force asymétrique : rompre avec une agence n’efface pas instantanément son influence sur les marchés globaux restant dominés par les Big Three. De l’autre, il encourage les émetteurs souverains et institutionnels africains à reprendre la maîtrise de leur narration financière, à diversifier leurs canaux de financement et à renforcer la coopération régionale pour défendre le SCP et la spécificité des mandats de développement.  

En synthèse : Afreximbank envoie le message qu’il est possible — et parfois nécessaire — de résister aux notations perçues comme déconnectées, à condition de disposer de fondamentaux solides, d’alliés institutionnels et d’une stratégie financière cohérente.

Que doivent retenir les États et institutions africaines confrontés à des dégradations ?

D’abord, je rappelle et insiste sur le fait que rompre avec une agence n’efface pas son influence : les notations peuvent devenir “non sollicitées” et continuer à circuler dans les modèles de risque.  Ensuite, qu’une stratégie de résilience financière repose sur des fondamentaux (gouvernance, transparence, liquidité) et sur une diversification active des marchés de financement.

Mais surtout, ce cas rappelle l’urgence d’une démarche collective : défendre le SCP des institutions africaines ne peut pas être un combat isolé banque par banque. Il implique un alignement des États membres, une doctrine africaine en restructuration, et une capacité à porter une position unifiée dans les forums internationaux.  Car si le SCP se fragilise, ce n’est pas seulement Afreximbank qui paie : c’est l’ensemble de la capacité africaine à mobiliser du capital patient qui se renchérit.

Pour conclure, au-delà d’un différend bilatéral, l’épisode révèle une question stratégique : qui définit le risque africain, selon quelles données, et avec quelles conséquences macroéconomiques ? Car dans les marchés de capitaux, une note n’est jamais seulement une opinion : elle détermine le coût de l’argent, la profondeur de la base d’investisseurs, et in fine la capacité d’un continent à financer sa transformation.

La rupture Afreximbank–Fitch dépasse le cadre d’un différend technique : elle révèle une fracture conceptuelle entre la finance du développement africain et les grilles d’analyse dominantes. Pour l’Afrique, l’enjeu n’est pas de rejeter la notation, mais de la rééquilibrer, afin qu’elle reflète à la fois le risque, le droit et la mission de transformation économique du continent. C’est un signal rappelant que la notation est une infrastructure de pouvoir. Et l’Afrique n’a plus le luxe d’y être seulement “objet” d’évaluation — elle doit en être “sujet” et co-architecte. La note n’est pas la réalité — mais elle en fixe le prix.

Le débat n’oppose pas rigueur et complaisance. Il oppose une approche qui considère les institutions africaines au prisme de catégories parfois inadaptées, à une approche qui intègre leur rôle contracyclique et leur statut juridique. Le chemin est clair : plus de transparence, plus de données, plus de dialogue, plus de pluralité d’évaluations — et une capacité africaine renforcée à définir ses propres repères de crédibilité.

Fitch adopte une approche ex post (ce qui se passe en restructuration), tandis qu’Afreximbank revendique une approche ex ante (ce que garantit le droit international et la mission). Ce désalignement méthodologique explique la rupture : reconnaître le SCP est, pour Afreximbank, la pierre angulaire de sa solvabilité ; pour Fitch, c’est une hypothèse conditionnelle et réversible. Cette rupture signifie la fin d’une déférence silencieuse à des méthodologies perçues comme incomplètes pour le mandat des institutions africaines. Contester, c’est négocier la grille : exiger de la transparence, de la contextualisation, et une reconnaissance cohérente du SCP, sans laquelle les banques multilatérales régionales ne peuvent agir quand cela compte le plus — précisément quand les marchés se ferment. C’est là un combat de crédibilité autant que de coût du capital ; un combat où l’Afrique francophone a tout à gagner en parlant haut, juste et ensemble.

L’Afrique francophone doit investir dans des data rooms souveraines unifiées, des tableaux de bord ESG crédibles, et des protocoles de divulgation (IFRS 9, stress tests, loan tapes anonymisés) pour rendre les thèses de risque réfutables. Les travaux UNDP/Brookings montrent que réduire la subjectivité se traduit directement en points de base économisés — donc en hôpitaux, écoles et infrastructures financés.

Elle doit multiplier les canaux de notation et de financement. pour produire des évaluations contextualisées, auditables et interopérables avec les investisseurs globaux.  Elle doit consolider juridiquement et politiquement le SCP par le fait d’aligner les États membres, les banques régionales et les partenaires officiels sur une doctrine claire : les prêts multilatéraux africains ne sont pas assimilables à du crédit commercial en crise.

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