Pendant plusieurs décennies, le débat sur le financement des infrastructures en Afrique s’est concentré sur les grands projets structurants : barrages hydroélectriques, autoroutes, ports, aéroports ou réseaux nationaux d’énergie. Ces actifs jouent naturellement un rôle essentiel dans la transformation économique du continent et mobilisent l’attention des bailleurs internationaux, des banques multilatérales de développement et des marchés de capitaux. Pourtant, cette focalisation sur les méga-projets tend à occulter un autre enjeu, tout aussi déterminant pour le développement économique et social : celui des infrastructures de proximité.
Un déficit qui ne se mesure pas uniquement en milliards de dollars
Lorsqu’on évoque le déficit d’infrastructures africain, les chiffres avancés se comptent généralement en dizaines ou centaines de milliards de dollars. Mais derrière ces montants se cachent des réalités beaucoup plus concrètes. Les infrastructures de proximité sont ces équipements essentiels qui améliorent directement la vie quotidienne des populations et renforcent l’activité économique locale : mini-réseaux d’eau potable, éclairage public solaire, marchés municipaux, chambres froides agricoles, centres de santé communautaires, infrastructures de collecte et de stockage agricoles, pistes secondaires, rurales ou encore mini-réseaux énergétiques décentralisés.
Ces infrastructures ont une caractéristique commune : leur impact est immédiat, visible et directement mesurable à travers des indicateurs de performance économique, sociale et environnementale, notamment en matière d’accès aux services essentiels et de réduction de l’empreinte carbone. Une chambre froide permet de réduire les pertes post-récolte et d’améliorer les revenus agricoles. Un marché couvert structure les échanges commerciaux d’une commune. Un réseau d’eau potable améliore simultanément les conditions sanitaires, l’éducation et la productivité économique. Un système d’éclairage public contribue à la sécurité et prolonge l’activité commerciale après la tombée de la nuit.
Pourtant, malgré leur importance, ces projets demeurent largement sous-financés. Leurs besoins d’investissement, généralement compris entre quelques centaines de millions et quelques milliards de francs CFA, sont souvent trop modestes pour attirer les grands bailleurs internationaux. Dans le même temps, leur structuration technique, juridique et opérationnelle apparaît souvent trop complexe ou insuffisamment standardisée pour les banques commerciales traditionnelles. Ils se retrouvent ainsi dans une véritable zone intermédiaire du financement, malgré leur impact direct et immédiat sur la vie des populations.
Une classe d’actifs encore insuffisamment développée
Cette situation soulève une question fondamentale : pourquoi des infrastructures qui répondent à des besoins essentiels peinent-elles encore à attirer des financements adaptés ? La réponse tient en partie à l’absence d’une classe d’actifs clairement identifiée permettant de relier les besoins des territoires aux attentes des investisseurs institutionnels. Les infrastructures de proximité présentent pourtant plusieurs caractéristiques susceptibles d’intéresser des investisseurs de long terme. D’abord, elles reposent souvent sur des services essentiels dont la demande demeure relativement stable quelles que soient les conditions économiques.
Ensuite, leurs revenus peuvent être adossés à des redevances d’exploitation, des contrats de concession, des paiements publics ou des mécanismes hybrides associant plusieurs sources de revenus. Enfin, leur faible corrélation avec les marchés financiers traditionnels peut constituer une source de diversification intéressante pour les portefeuilles institutionnels. Pour les compagnies d’assurance, les caisses de retraite ou certains investisseurs patrimoniaux, ces actifs présentent ainsi des caractéristiques proches de celles recherchées dans les investissements de long terme : visibilité des flux, ancrage dans l’économie réelle et horizon d’investissement compatible avec leurs engagements.
Pourquoi la dette privée infrastructure mérite une attention particulière ?
Si plusieurs outils financiers peuvent contribuer au financement de ces infrastructures, la dette privée apparaît particulièrement pertinente pour une large catégorie de projets générateurs de revenus. Contrairement à un financement exclusivement en capital, la dette privée permet d’ajuster le niveau de financement à la capacité réelle du projet à générer des flux de trésorerie. Elle offre également aux investisseurs une visibilité accrue sur les mécanismes de remboursement et la durée d’investissement. Dans le cas des infrastructures de proximité, les financements peuvent prendre différentes formes : prêts privés, émissions obligataires non cotées, financements de projets ou structures de Partenariat Public-Privé (PPP).
La présence de collectivités territoriales ou d’entités publiques locales ne doit pas être perçue uniquement comme un facteur de complexité mais plutôt comme un levier. Lorsqu’ils sont correctement structurés, ces projets peuvent intégrer des mécanismes de sécurisation complémentaires tels que des garanties publiques, des comptes ségrégués alimentés par des recettes dédiées ou encore des engagements budgétaires spécifiques. L’enjeu n’est donc pas seulement de financer davantage de projets, mais de construire des structures suffisamment robustes pour répondre simultanément aux exigences des collectivités et à celles des investisseurs.
Les obstacles qui freinent encore le marché
Malgré son potentiel, ce segment demeure confronté à plusieurs défis structurels. Le premier concerne la préparation des projets. Les besoins sont nombreux, mais peu d’entre eux atteignent un niveau de maturité suffisant pour devenir finançables. Les études techniques, environnementales, juridiques et financières restent souvent sousfinancées, limitant mécaniquement le nombre d’opportunités investissables. Le deuxième défi est celui du risque de change. Une partie importante des capitaux susceptibles de financer ces projets est libellée en devises internationales alors que les revenus sont généralement générés en monnaie locale.
Le développement de véhicules d’investissement et d’outils de couverture adaptés demeure une condition essentielle à l’essor du marché. Le troisième défi concerne la mobilisation de l’épargne institutionnelle africaine. Les compagnies d’assurance, caisses de retraite et autres investisseurs de long terme disposent d’un potentiel considérable, mais les cadres réglementaires et les véhicules disponibles ne permettent pas encore une allocation significative vers cette catégorie d’actifs.
Enfin, le marché souffre encore d’un déficit d’acteurs spécialisés capables d’identifier, structurer, agréger et gérer ces investissements selon les standards attendus par les investisseurs institutionnels. C’est précisément sur ce segment que Kompt Capital West Africa entend apporter sa contribution.
Mobiliser l’épargne africaine pour financer les territoires africains
Pendant longtemps, le financement du développement africain a reposé principalement sur des capitaux extérieurs. Cette approche a permis de nombreuses réalisations, mais elle ne peut à elle seule répondre à l’ensemble des besoins du continent. L’Afrique dispose aujourd’hui d’un stock considérable d’épargne détenu par les compagnies d’assurance, les caisses de retraite, les banques, les investisseurs institutionnels et les patrimoines privés. Le véritable enjeu consiste désormais à créer les mécanismes permettant de connecter efficacement cette épargne aux besoins réels des territoires.
C’est précisément dans cette perspective que nous avons créé Kompt Capital West Africa. Notre ambition est de bâtir depuis l’Afrique une plateforme spécialisée dans la dette privée d’infrastructure, capable de structurer des véhicules d’investissement adaptés aux exigences des investisseurs institutionnels tout en répondant aux besoins de financement des collectivités et des territoires. Notre approche repose sur une conviction simple : les infrastructures de proximité peuvent constituer une classe d’actifs émergente à condition d’être identifiées, structurées, agrégées et gérées selon les standards internationaux de gouvernance, de gestion des risques et de transparence. Dans cette optique, nous développons une stratégie complémentaire reposant à la fois sur des fonds de dette privée destinés aux investisseurs qualifiés sur les marchés privés et sur la création progressive de véhicules régulés au sein de l’espace UEMOA.
À cet effet, une procédure d’agrément est actuellement en cours auprès de l’Autorité des Marchés Financiers de l’UMOA (AMF-UMOA) en vue de gérer, à terme, des véhicules réglementés tels que les Fonds Communs de Placement à Risques (FCPR). Le véritable enjeu des prochaines années n’est peut-être pas seulement d’attirer davantage de capitaux internationaux vers l’Afrique. Il est aussi de permettre à une part croissante de l’épargne africaine de financer les infrastructures africaines. Les infrastructures de proximité constituent à cet égard une opportunité d’investissement particulièrement prometteuse : suffisamment proches des besoins des populations pour générer un impact immédiat, suffisamment tangibles pour être comprises par les investisseurs et suffisamment nombreuses pour faire émerger une véritable classe d’actifs au service du développement du continent.
Par Ghislain KAPSSU, Managing Partner – Kompt Capital West Africa S.A.

