Le 18 mars 2026, le ministre camerounais de la Santé publique, Manaouda Malachie, a ordonné le « retrait préventif immédiat » de tous les produits de la marque Nursie du groupe Danone, du « circuit de distribution et de commercialisation des laits infantiles ». Dans son communiqué consulté par L’Economie, le ministre instruit les distributeurs et tous les points de vente de « suspendre la commercialisation desdits produits », non sans inviter « les populations à s’abstenir de les consommer jusqu’à nouvel ordre ».
Bien plus, le membre du gouvernement ajoute que la mesure restera en vigueur « jusqu’à la fin des investigations et confirmation de leur innocuité ». Toute réaction inhabituelle doit être signalée aux structures sanitaires les plus proches.
Cette décision intervient dans un contexte de pression croissante des associations de consommateurs. Le 12 mars 2026, la Fondation camerounaise des consommateurs (Focaco) avait interpellé le ministre sur ce qu’elle qualifiait de « crise sanitaire majeure », dénonçant un silence administratif jugé préoccupant, alors que d’autres pays africains avaient déjà engagé des mesures de retrait. L’organisation soutenait avoir reçu des témoignages de parents signalant des épisodes de vomissements et de diarrhées aiguës chez des nourrissons ayant consommé le lait « Nursie Confort ». C’est dans ce climat de pression que le communiqué ministériel est finalement intervenu.
Blédine, l’acte I d’une crise à répétition
La décision du 18 mars ne marque pas le premier acte de la crise des laits infantiles Danone au Cameroun et même dans le monde. Elle s’inscrit dans une séquence entamée six mois plus tôt, avec un épisode distinct impliquant une autre marque du groupe. Le 24 septembre 2025, dans un article intitulé « Alerte : Des produits Blédine impropres à la consommation en vente au Cameroun », L’Economie signalait la présence sur le marché local, de quatre références de céréales infantiles appartenant au groupe Danone, qui faisaient l’objet d’un rappel dans plusieurs pays.
Le ministère du Commerce, en réaction à cette publication, avait tenté à l’époque, de rassurer les consommateurs en assurant qu’aucun lot visé par les mesures de rappel n’était en circulation sur le territoire. A sa suite, le groupe, en guise de droit de réponse à L’Economie, avait indiqué que les produits mis en cause avaient « été acheminés au Cameroun mais n’avait pas été mis sur le marché ». Une information que nous n’avons pas pu vérifier.
Quelques heures plus tard, le ministère de la Santé publique adoptait une position plus prudente. Le ministre Manaouda Malachie avait instruit le retrait « préventif immédiat » de tous les lots de la marque Blédine, jusqu’à la fin des investigations et la confirmation de leur conformité. À ce jour, l’autorisation officielle de réintroduction sur le marché n’a pas été délivrée.
L’alerte ayant motivé ce premier retrait concernait des céréales infantiles, notamment Blédine saveur Biscuit, Blédine saveur Biscuitée & Lait, Blédine Miel & Lait et Blédine Banane & Lait. Ces produits avaient été rappelés en raison de la présence d’aflatoxines, des toxines produites par certaines moisissures, pouvant causer une intoxication aiguë et connues pour leurs effets cancérigènes chez l’animal. Le Gabon avait pris les devants dans cette affaire, son Agence de sécurité alimentaire ayant émis une alerte dès le 22 septembre 2025.
Une crise mondiale aux origines communes
À cette menace des aflatoxines s’est ensuite greffée une nouvelle crise, cette fois liée à la céréulide. C’est en décembre 2025 que la crise du céréulide s’est déclarée, lorsque le géant suisse Nestlé détecte la toxine dans un lot non commercialisé produit dans son usine néerlandaise. Les investigations révèlent rapidement l’origine du problème : une huile riche en acide arachidonique fournie par l’entreprise chinoise Cabio Biotech. Le 23 janvier 2026, Danone élargit à son tour ses rappels de Blédilait et Gallia à plusieurs marchés internationaux.
Le 5 février 2026, Danone étend encore ses rappels à plusieurs pays européens (France, Pologne, Autriche, Allemagne, Hongrie, Roumanie et Suisse) en réaction aux recommandations révisées de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) concernant le seuil toléré de la toxine céréulide. Ces rappels portent sur plusieurs centaines de lots, dont plus de 120 en Autriche et en Allemagne, et 119 en France, sous les marques Gallia et Blédilait.
La toxine céréulide, au cœur de la deuxième vague de rappels, est une substance produite par la bactérie Bacillus cereus. Particulièrement résistante à la chaleur, elle peut subsister dans les aliments même après l’inactivation de la bactérie. Son ingestion provoque des vomissements précoces et répétés, pouvant s’accompagner de diarrhée, dans un délai allant de trente minutes à douze heures après la consommation. L’Organisation mondiale de la santé a indiqué que, depuis décembre 2025, des lots concernés avaient été distribués dans 99 pays et territoires, et que 144 cas suspects ou confirmés avaient été signalés dans 10 pays au 25 février 2026.
La résonance africaine de cette crise est réelle. Au Niger, les autorités ont interdit l’importation et la commercialisation des produits Nursie. Au Bénin et au Maroc, des mesures similaires ont été prises après des analyses jugées non conformes. D’après les premières informations, certains lots fabriqués en Irlande présentaient un taux de céréulide supérieur aux normes réglementaires.
Pour le Cameroun, cette séquence de retraits successifs, Blédine en septembre 2025, Nursie en mars 2026, pose la question de la robustesse des mécanismes de surveillance des produits alimentaires destinés aux nourrissons. Elle soulève également celle de la coordination entre les différents ministères impliqués, le Commerce et la Santé ayant affiché des positions divergentes dès le premier épisode.
Dans son communiqué, le ministre Manaouda Malachie réaffirme son engagement à « veiller à la sécurité sanitaire des produits alimentaires et nutritionnels mis à la disposition des populations, en particulier ceux destinés aux nourrissons », et à « informer l’opinion publique de toute évolution relative à cette situation ». Le ministre du Commerce, pour sa part, ne s’est pas encore prononcé sur ce deuxième retrait.
