Au regard de la place qu’il occupe de plus en plus sur la carte des restaurants et de l’engouement qu’il suscite chez les fins gourmets, l’État camerounais a décidé de tirer parti de ce mets, encore appelé achu and yellow soup chez les anglophones ou taro pilé et sauce jaune chez les francophones, pour consolider l’unité nationale qui est constamment menacée, en particulier par le repli identitaire. Mets traditionnels aussi bien du groupe ethnique Nguemba (Awing, Bafut, Mankon, Nkwen, Mendankwe, Akum, Pinyin, Mbatu, etc.) les gastronymes achu’ et na’ pang viennent, entre autres, respectivement de achú’ǝ et ná’ páŋǝ, en langue awing.
Le achu est une pâte culinaire à base de taro, parfois en addition d’une variété de banane douce, cuit en robe des champs, puis pilé dans un mortier en bois. Le na’ pang, quant à lui, est une sauce émulsionnée mi-chaude, à base d’huile de palme brute, d’eau tiède, d’un « condiment basique » qui sert d’émulsifiant et d’une dizaine d’épices et d’aromates. Notez l’existence d’une autre sauce dite black soup ou sauce noire ; plus corsée, celle-ci ne contient pas d’huile de palme.
Spécialité reconnaissable entre toutes, ce finger food, puisqu’il se consomme toujours avec la main, se présente presque toujours sous la forme d’un cratère dans l’assiette, la sauce jaune ou noire servie dans le creux de celui-ci. De nos jours, son pourtour est généralement garni d’egusi pudding (papillote végétale de pâte culinaire à base de graines de courge), de njama njama (légume-feuille de morelles noires sautées) et njakatu (aubergine africaine cuite à l’eau) et, éventuellement, de poisson ou de viande, en particulier le nkanda (couenne de bœuf) et le tawel (tripes de bœuf).
Sorti progressivement de la sphère familiale et communautaire, dans laquelle il a été longtemps confiné, pour investir l’espace public, à travers les initiatives individuelles et collectives, le achu n’a cessé de conquérir les ventres et les cœurs. Ses riches saveurs aromatiques et épicées (pas nécessairement piquantes) ne laissent personne indifférent. Pas même les personnalités de la trempe de Samuel Eto’o, dont une photo de lui en pleine dégustation de ce mets est régulièrement et abondamment partagée sur les réseaux sociaux. Sur bon nombre de ces plateformes numériques, on a vu fleurir, ces dernières années, des évènements qui promeuvent cette spécialité, à l’instar des rencontres du manger-ensemble au sein duquel le achu et ses sauces constituent la vedette. Dans ce sillage, on peut citer entre autres le Achu Festival à Bafut (Nord-Ouest) et la Fête du taro à Bemendjinda (Ouest). À cela s’ajoutent les dimanches taro à Yaoundé et Douala, dont l’un des points les plus en vue est sans doute celui organisé par l’humoriste Moustik le Karismatik.
Au-delà de cette volonté de sauvegarder cette spécialité culinaire au musée mondial du patrimoine se dégage un véritable enjeu de tourisme culinaire, mais également la nécessité de préservation de la gastrodiversité et surtout de diplomatie culturelle.
Faut-il encore souligner que cette pâte culinaire pilée et ces sauces huileuse et noire sont également des mets majeurs chez les Bamiléké ? Un ensemble d’ethnies que l’on retrouve principalement dans la région de l’Ouest voisine. En effet, les gastronymes taro pilé et sauce jaune, qui ne sont que des calques, soit dit en passant, correspondent respectivement au po (pɔ̌) et au paing na’ (pɛŋ ná’) chez les Baham, avec les mêmes significations que chez les Awing.
De ce point de vue, l’inscription du achu apparaît comme un pont symbolique entre les peuples d’une région anglophone et ceux d’une région francophone, ce qui constitue en quelque sorte un continuum communautaire, au-delà donc des frontières administratives. Pour comprendre cette logique, un bref rappel de la crise anglophone s’impose.
Depuis 2016, le Cameroun, pays bilingue (français-anglais), fait face à des velléités séparatistes dans les régions dites anglophones, à savoir le Nord-Ouest et le Sud-Ouest. Cette crise s’est complexifiée au fil du temps, au regard notamment de la multiplication des fractions sécessionnistes qui sévissent dans cette zone. Or, à travers diverses initiatives, l’État du Cameroun s’évertue à montrer que le fait d’être locuteurs du français comme de l’anglais ne saurait justifier d’aucune manière la sécession, cela d’autant plus que les peuples des deux bords, souvent parentés, entretiennent de bonnes relations, et ce, bien avant l’arrivée des colonisateurs français et anglais.
Cette approche diplomatique n’est pourtant pas nouvelle. Il suffit de constater que les Sawa qui sont les garants communautaires du Ngondo, inscrit sur la liste du patrimoine immatériel en 2024, sont à la fois originaires d’une région anglophone (Sud-Ouest) et de deux régions francophones (Littoral et Sud).
En fin de compte, cette diplomatie par la cuisine vise à rappeler aussi bien à l’opinion nationale qu’internationale que la région du Nord-Ouest, au même titre que celle du Sud-Ouest, fait partie intégrante du Cameroun réunifié depuis 1961. Et si, par ailleurs, la cuisine peut être considérée comme un canal pour transmettre un message, quel qu’il soit, alors il y a lieu de penser que Yaoundé réaffirme que « le Cameroun est un et indivisible ».
Par TÉGUIA BOGNI, Chargé de recherche au Centre National d’Éducation/Ministère de la Recherche Scientifique et de l’Innovation


