Démonétisation des pièces de monnaies : la triple approximation communicationnelle de la BEAC

Le 08 octobre 2026, Le Gouverneur de la BEAC publie une note d’information « relative à la démonétisation des pièces de monnaie ancien gamme ». La note précise que les pièces de monnaie entrées en circulation entre 1958 et 1985 vont être progressivement sorties des circuits commerciaux à compter du 1er novembre 2026.
La démonétisation ainsi annoncée, concerne les pièces d’un franc, de cinq francs, de dix francs, de vingt cinq francs, de cinquante francs, de cent francs et de cinq cent francs. 03 dates clés sont mentionnées dans le communiqué à savoir :
– Du 1er novembre 2026 au 31 juillet 2027 pour des échanges auprès des établissements de crédit et aux guichets des agences BEAC ;
– Du 1er aout au 31 octobre 2027, un échange exclusif auprès des agences BEAC ;
– A partir du 1er novembre 2027, fin de la possibilité d’échanger les pièces de ces gammes.
Quelques jours plus tard, une forme de psychose semble avoir gagné les populations camerounaises. De nombreux citoyens ayant tenté d’utiliser certaines des pièces perdant leur cours légal le 31 octobre 2026, ont été confrontés aux refus des commerçants, de boutiquiers et de transporteurs de les accepter. Ces situations vécues dans plusieurs villes camerounaises n’ont pas conduit à ce jour, la BEAC a un ajustement communicationnel. La quasi psychose ainsi générée, le ralentissement des échanges commerciaux induits, a favorisé dans les médias un exercice de pédagogie visant à rassurer les citoyens qui auraient « mal compris » la note d’information de la BEAC. Nous faisons ici, l’hypothèse que la crise générée par l’annonce de la démonétisation de certaines pièces dérive d’une triple approximation ; un circuit de démonétisation disjoint des pratiques financières des citoyens, un délai de perte de valeur court alors que le risque de perçu est imminent et une communication minimaliste pour une mesure touchant plus de 60 millions d’usagers.
1. Un circuit de démonétisation inadapté aux pratiques financières ayant cours normal
Le circuit de démonétisation proposé par la BEAC semble n’être adapté ni aux populations et leurs rapports aux établissements de crédit, ni à la réalité des usages de pièces de monnaie dans des économies fortement informelisées de la zone CEMAC.
La CEMAC compte près de 67 millions d’habitants. 37 % de cette population vit avec moins de 3 dollars par jour et se trouve de fait en situation de pauvreté monétaire. Cette réalité n’est pas sans lien avec le niveau de bancarisation de la zone. D’après les estimations de la BEAC, 31 millions de citoyens ont plus de 15 ans et sont donc en âge de disposer d’un compte bancaire. Le taux de bancarisation strict s’élève cependant à 11, 68 % tandis que le taux de bancarisation élargi s’établit quant à lui à 22, 67 %. Le citoyen de la zone CEMAC a donc une faible appétence pour les établissements de crédit, on peut, de ce fait supposer, qu’il ne s’y rend qu’en cas de nécessité impérieuse. Ce faible niveau de bancarisation n’est pas sans lien avec la structure des emplois disponibles. En effet, La commission économique des Nations Unies pour l’Afrique (Uneca) estime sur la base des statistiques du BIT que 92 % de l’emploi en Afrique centrale relève de l’informel. Il y prolifère de fait les petits métiers impliquant des transactions de faible valeur. Tout le réseau des petits commerces qui innerve les économies de la sous-région repose sur la disponibilité des pièces de monnaie, la reconnaissance de leur valeur et donc la licéité de leur acceptation comme contrepartie d’un bien ou service.
Les pièces de monnaie jouent donc un rôle majeur de la fluidification des transactions pour des personnes éloignées du secteur bancaire et à fortiori de la BEAC.
Le circuit proposé par la BEAC serait un circuit optimal pour des populations majoritairement bancarisés. Ce qui n’est pas le cas des populations de la zone CEMAC. Dans l’hypothèse d’une forte bancarisation, le recours aux établissements de crédit comme lieu de change de nouvelles pièces, contre les anciennes, serait un allant de soi. Mais, lorsque l’on a affaire à une population faiblement bancarisée, le circuit proposé, entre les établissements de crédit (qui concentrent un nombre limité d’usagers) et les agences BEAC (qui sont très peu nombreuses et souvent inconnues), se trouve en dehors des cadres traditionnels d’activités y compris financière des citoyens. Dès lors, la probabilité de voir ce circuit opérer tangente davantage vers zéro que vers un.
2. Un délai de validité des pièces court et un risque de perte de valeur imminent
En fixant à 23 jours le délai de maintien de validité de la valeur légale des pièces à démonétiser, la BEAC a rendu le risque de perte de valeur imminent pour de nombreux citoyens détenant lesdites pièces au-delà du 31 octobre 2026. Dès lors, les arbitrages opérés ont privilégié le refus afin de se prémunir de toute décote future.
En effet, les principaux utilisateurs des pièces de monnaie étant hors du circuit de change suggéré par la BEAC à compter du 1er novembre 2026, le petit commerçant, a retenu une seule information de la note d’information de la BEAC à savoir qu’à :« compter du 1er novembre, certaines pièces de monnaie ne seront plus acceptées ». De l’assimilation de cette information dérive les comportements de refus observés. A partir du moment ou des pièces perdront leur valeur dans un futur proche (21 jours à compter de la date de signature de la note d’information), que l’on n’est pas en mesure de les changer, un risque potentiel apparait pour le commerçant. En acceptant lesdites pièces, il pourrait se retrouver encore à les posséder au 31 octobre, si personne d’autre ne les accepte dans l’intervalle. Dès lors, le refus s’avère être une mesure qui mitige le risque car il garantit, dès à présent, la non détention future de pièces dont la démonétisation est imminente.
3. Une communication minimaliste pour une mesure affectant 67 millions d’individus
Afin de publiciser la démonétisation, la BEAC a opté pour une communication minimaliste. Une note d’information, qui serait reprise, et par l’effet de viralité des réseaux sociaux amplifiée pour toucher l’ensemble de la population. Cette hypothèse, si elle se défend comporte des risques dont certains se sont réalisés à savoir :
– Un risque de distorsion du message ;
– Une séquence communicationnelle subie voire chaotique.
La BEAC souhaitait annoncer un processus comportant trois séquences, chaque séquence impliquant des actions spécifiques à mener. Le message entendu dans l’opinion, s’est limité à une date, celle du 1er novembre. Il s’agit là, d’un processus de distorsion communicationnelle classique. Un message dont le cadrage n’est pas clair et univoque se prête aisément au réductionnisme ou à l’hyperbolisme. Dans la présente situation, l’opinion publique a simplifié le message de la BEAC pour garantir sa compréhension par le plus grand nombre.
En se limitant à une note d’information, la BEAC a fait le choix de la bouteille à la mer. Laissant ainsi son message voguer au gré des vents et de la houle. Résultat, de charybde en scylla, la note est devenue un venin qui a affecté les transactions que les pièces de monnaie doivent au contraire fluidifier. En conséquence de quoi, le citoyen a choisi de refuser par anticipations les pièces perdant leur pouvoir libératoire le 31 octobre 2026.
Mesures pour conjurer la psychose et leçons de choses
La psychose générée par la compréhension de la note d’information ne se résorbera pas en tentant de corriger un message mal encapsulé. Le délai court, de 23 jours doit être revu afin de rassurer les commerçants. La fin du cours légal desdites pièces pourrait être prorogé au 1er janvier 2027, les dates suivantes demeurant inchangées.
A l’heure des réseaux sociaux, la communication doit plus que jamais être envisagée comme une activité stratégique qui ne se limite pas aux choix des outils, mais à l’analyse des défis de l’action à l’aune des résultats escomptés. Une connaissance fine des publics est donc un impératif catégorique.
Lorsque vous ne dites rien ou dites peu de choses, le vide de votre communication est comblé par d’autres, qui ne poursuivent pas vos objectifs.
Une note d’information est loin d’être un mécanisme efficace pour toucher 60 millions de personne dans ce qui est fondamental pour eux, c’est-à-dire, la graisse qui empêche, que ses grippent leurs échanges
Par Dr PATRICK RIFOE, Spécialiste en communication, Université de Douala
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