Gaz domestique : La montée en puissance de la SNH érode les recettes de la SCDP

L’entrée de la Société Nationale des Hydrocarbures (SNH) dans le stockage et la distribution du gaz domestique a rebattu les cartes du marché camerounais du GPL. Dans un rapport d’audit, la Chambre des Comptes indique que cette nouvelle configuration se traduit par un manque à gagner pour la Société Camerounaise des Dépôts Pétroliers (SCDP) dont les volumes ont chuté de 66,42 % entre 2019 et 2023. La juridiction financière suprême du Cameroun recommande à l’État de redéfinir les missions respectives de ses deux entreprises.
Depuis la mise en service du centre d’emplissage de gaz de pétrole liquéfié (GPL) de Bipaga en 2018, la Société Nationale des Hydrocarbures (SNH) s’est progressivement imposée sur une partie de la chaîne de distribution du gaz domestique. Cette évolution, consacrée par le décret du 9 juillet 2019, prive la Société Camerounaise des Dépôts Pétroliers (SCDP) d’une part importante de ses activités de stockage et de perception des droits de passage. Dans son rapport d’audit rendu public le 8 juillet 2026, la Chambre des Comptes estime dans ses pages 16, 17 et 18 que cette situation fragilise le modèle économique de la SCDP et appelle l’État à clarifier les rôles des deux entreprises publiques.
En effet, la SNH exploite depuis avril 2018, un centre d’emplissage de GPL à Bipaga, près de Kribi. Ce centre a été mis en service avec le concours technique de la SCDP elle-même, à travers un contrat d’assistance ratifié par l’assemblée générale ordinaire du 19 juin 2018. Le rapport rappelle que, selon les projections de la SNH et de Perenco, opérateurs du projet, cette unité « officiellement entrée en activité en mars 2018, devait permettre de produire 30 000 tonnes de gaz domestique par an ».
Jusqu’en 2019, la production de Bipaga transitait par les dépôts de la SCDP avant d’être livrée aux marketers. Le décret n° 2019/342 du 9 juillet 2019 confie cependant à la SNH une mission qui inclut désormais « le stockage, la commercialisation, le trading, la distribution des hydrocarbures liquides et gazeux ». À partir de cette date, selon le rapport, la SNH a cessé de faire transiter la production de Bipaga par les dépôts de la SCDP, devenant de fait un concurrent de cette dernière.
Les chiffres contenus dans le document illustrent à suffire, ce glissement. Entre 2019 et 2023, les quantités de GPL reçues par la SCDP en provenance de Bipaga a chuté de 66,42 %, avec une baisse de 95,23 % relevée en 2021. Le rapport d’activités 2021 de la SCDP, repris dans l’audit, précise que le volume transitant par la SCDP « est passé de 38 % à 1 % de la production, soit 505 TM réceptionnées sur les 35 447 TM de production en 2021 ».
Cette évolution touche les recettes de la SCDP, dont une part de l’activité repose sur la perception de droits de passage et de frais de stockage. Le même rapport d’activités indique en page 17 que la situation « crée un énorme manque à gagner à la SCDP, du fait de la non perception des frais liés au stockage et à l’emplissage ». L’audit ajoute que la direction générale attend toujours « le texte précisant les modalités de paiement du passage au dépôt SNH de BIPAGA annoncé par le MINEE dans sa correspondance 00713/2019/MINEE/SG/DPPG/SDGA du 15 février 2019 ».
Le Ministère de l’Eau et de l’Énergie, interrogé par la juridiction suprême, répond que « cette situation est connue et est en cours de traitement par les hautes instances de la République ».
La Chambre des Comptes formule sur ce point, l’observation la plus explicite du document. Elle écrit que « la poursuite de cette tendance est susceptible de déposséder la SCDP de sa raison d’être, la SNH pouvant contrôler elle-même toute la chaîne des hydrocarbures liquides et gazeux depuis leur exploration jusqu’à leur distribution commercialisation ».
La juridiction recommande au gouvernement de « clarifier les rôles des acteurs des hydrocarbures, en particulier ceux de la SCDP et de la SNH » et de garantir à la SCDP « la perception des droits de passage desdits produits sur l’ensemble du territoire national ». Cette recommandation est adressée à l’État, actionnaire des deux entreprises.
Le rapport ne mentionne aucune réponse gouvernementale à cette recommandation ni aucun arbitrage sur le sort des droits de passage relatifs à la production de Bipaga. Aucune donnée financière chiffrant le manque à gagner cumulé de la SCDP sur la période 2019 à 2023 ne figure dans le document.
Ce dossier pose la question de la cohérence de la politique publique dans le sous-secteur du gaz domestique, où deux entreprises détenues par l’État se trouvent placées en concurrence pour l’accès à un même marché, sans mise à jour du cadre réglementaire depuis le décret de 2019.
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