Aux États-Unis, par exemple, cela est rendu possible grâce aux tests d’ADN des Afro-Américains, dont les données sont comparées avec celles d’une banque d’ossements des esclaves Noirs morts et des registres fournissant des informations diverses sur les origines africaines desdits esclaves. Ce faisant, une carte d’identité génétique est établie ; elle permet alors d’identifier l’origine ethnique supposée de toute personne qui en fait la demande, ainsi que son pays actuel. Sur les réseaux sociaux, tels que Facebook ou X (anciennement Twitter), de plus en plus nombreux sont les Afro-descendants qui manifestent leur joie, en affichant les résultats de leur test d’ADN, après qu’ils ont retrouvé leurs racines ancestrales sur le continent africain. Plusieurs d’entre eux amorcent dès lors un « retour au pays natal ».

À la faveur de cette opportunité, le Ghana a lancé l’initiative « Beyond the return » avec comme thème « A decade of African Renaissance (2020-2030) ».  Dans la même veine, le président béninois, Patrice Talon, a promulgué un décret (N°2025-373 du 02 juillet 2025) fixant les modalités d’obtention (par les Afro-descendants) de la nationalité béninoise par reconnaissance. S’inscrivant toujours dans la même logique, le Bénin a initié les Vodun Days, dont la troisième édition aura lieu du 8 au 10 janvier 2026 à Ouidah, ville où de nombreux sites historiques du commerce d’esclaves Noirs africains ont été réhabilités ces dernières années. Le Cameroun a, quant à lui, inscrit en 2019 le port négrier de Bimbia sur la liste du patrimoine culturel national. Toutes ces initiatives visent probablement à attirer cette diaspora africaine sans cesse à la quête de repères et d’un retour aux sources.

Arrachés à leurs familles et à leurs terres, puis déportés pour les Amériques, les esclaves Noirs ont contre vents et marées gardé certaines attaches avec leurs origines. Au rang de celles-ci figurent entre autres les habitudes et les pratiques culturelles telles que les chants et les rythmes, la spiritualité ou encore la cuisine.  Cette dernière est particulièrement intéressante parce qu’elle constitue un atout stratégique.

En effet, la cuisine est l’un des éléments mémoriels les plus importants chez les populations Noires des Amériques. Celles-ci ont ainsi jalousement conservé leur héritage culinaire, que l’on peut identifier, entre autres manières, à partir des gastronymes (noms des spécialités alimentaires, culinaires et hydriques) dès lors que ceux-ci viennent des langues africaines. Leur préservation a constitué un acte à la fois de résilience et de résistance face au génocide culturel dont ils ont victimes. Dans une situation de captivité et d’asservissement, on peut imaginer le rôle qu’a joué la cuisine mémorielle dans la vie de ces déportés.

Parmi la multitude de spécialités culinaires parties d’Afrique et que l’on peut retrouver aujourd’hui dans les Amériques, figurent en bonne place les pâtes culinaires, avec ceci de particulier : elles sont des finger foods, c’est-à-dire qu’elles se consomment avec les mains.

L’une des plus connues d’entre elles est probablement le fufu, qui est fait à base d’igname, de banane-plantain, de manioc ou d’amankani cuit(e) à l’eau et pilé(e) dans un mortier en bois. Si le fufu d’igname est de loin le plus apprécié, c’est peut-être parce que ce tubercule (ñàmbi, en wolof) est africain. En tant que spécialité culinaire de plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest, bien qu’on la retrouve également au Suriname (afufu) ou encore au Belize et à Cuba (fufu), il faut savoir que son gastronyme vient de la langue twi (fufuú). Comme autre pâte culinaire, on peut citer le dokono, qui consiste en une pâte de maïs fermentée que l’on fait cuire, dans un premier temps, par touillage dans de l’eau bouillante et, dans un second temps, en papillote dans des feuilles naturelles. Ce gastronyme trouve son origine dans la langue akan (ɔ-dɔkóno), et a pour équivalent duckunoo en Jamaïque, dokonon en Guyane et doukounou en Haïti.

Le hoppin’ john, composé de haricot (cornille) et de riz, est un incontournable de la cuisine de la Caroline du Sud et de la Caroline du Nord, au Sud-Est des États-Unis. Alors qu’on suggère que ce gastronyme est la déformation de créole haïtien « pois pigeon », je pense, au contraire, qu’il vient certes de la même langue, mais, cette fois, de l’expression « œil pigeon ». Cela tient au fait que la cornille, encore appelée black-eyed pea en anglais, ressemble en tout point à l’œil d’un pigeon. Cette spécialité culinaire que l’on rencontre dans plusieurs pays d’Amérique, où elle est connue sous les gastronymes rice and peas ou rice and beans, trouve, en réalité, son origine en Afrique de l’Ouest. On le sait, entre autres, parce qu’il a été établi que le niébbé (ñebbe, en foulfouldé ou poular) vient de cette partie du globe. On retrouve ledit mets sous les appellations atassi au Bénin (atási, en fongbé), ayimolou au Togo (àyìmɔ́lù, en éwé) et wakye au Ghana (wākē dà shìnkāfā, en haoussa).

Par ailleurs, l’acarajé, au Brésil, a pour ingrédient principal ce même haricot-cornille. De fait, il s’agit d’un beignet salé à base de pâte dudit haricot, qui est frite dans de l’huile de palme. L’akara est originaire du Royaume du Bénin ; c’est une spécialité yoruba (àkàràjẹ). À noter que tous ces mets ont généralement subi d’importantes adaptations, y compris au niveau gastronymiques et, ce, pour des raisons très diverses.

Pour rajouter de l’intérêt à cette filière touristique naissante, les pays africains devraient y associer les cuisines nationales en raison de leur capacité à consolider la mémoire collective. Acaçáabarácaluluconkiegumboackeeangudênde, etc., il existe ainsi des dizaines de spécialités africaines sur lesquelles les ministères du tourisme pourraient capitaliser.

Par TÉGUIA BOGNI, Chargé de recherche, Centre National d’Éducation/Ministère de Recherche Scientifique et de l’Innovation du Cameroun

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