Le coût économique de la guerre en Iran pour les économies de la CEMAC

Les conflits géopolitiques restent rarement confinés à leur zone géographique. Dans une économie mondiale interconnectée, les guerres qui éclatent dans des régions stratégiques se transmettent rapidement aux marchés des matières premières, aux systèmes financiers et aux flux commerciaux. L’escalade actuelle impliquant l’Iran produit déjà de telles répercussions. Pour les économies de la Communauté Économique et Monétaire de l’Afrique Centrale (CEMAC), les implications sont importantes. Bien que la région soit géographiquement éloignée du Moyen-Orient, sa structure économique la rend particulièrement vulnérable aux chocs énergétiques mondiaux. La guerre en Iran soulève donc une question macroéconomique essentielle : dans quelle mesure les économies de la CEMAC sont-elles exposées à la hausse des prix mondiaux de l’énergie ? La réponse se trouve dans la structure des marchés énergétiques, des finances publiques et des équilibres extérieurs de la région.

Le choc énergétique mondial

Le Moyen-Orient demeure l’épicentre de l’approvisionnement mondial en pétrole. Le détroit d’Ormuz, à lui seul, assure le transit d’environ 20 % du pétrole mondial. Toute escalade militaire dans cette zone introduit immédiatement une incertitude sur les marchés énergétiques et entraîne ce que les marchés financiers appellent une prime de risque géopolitique sur le prix du pétrole.

Même la simple perception d’un risque de perturbation peut entraîner une hausse significative des prix. Historiquement, les tensions géopolitiques dans le Golfe ont souvent maintenu les prix du pétrole au-dessus de leur niveau d’équilibre pendant de longues périodes. Si le conflit impliquant l’Iran devait s’intensifier ou se prolonger, les prix du pétrole pourraient rester durablement élevés. Pour les économies importatrices d’énergie, cela se traduit immédiatement par une augmentation des coûts d’importation et des pressions inflationnistes.

Le paradoxe énergétique de la CEMAC

Les économies de la CEMAC font face à un paradoxe structurel. Plusieurs pays de la région produisent du pétrole brut, mais la région reste fortement dépendante des importations de produits pétroliers raffinés, tels que l’essence, le gasoil ou le kérosène. Ainsi, même les économies productrices de pétrole restent exposées à la volatilité des prix internationaux du carburant. Le Cameroun illustre parfaitement cette vulnérabilité. Depuis l’arrêt de la raffinerie SONARA en 2019, le pays dépend largement des importations de produits pétroliers raffinés pour satisfaire sa demande intérieure. Par conséquent, les coûts domestiques du carburant sont désormais largement déterminés par les marchés énergétiques internationaux plutôt que par la production nationale.

En pratique, cela signifie qu’un choc géopolitique survenant à plusieurs milliers de kilomètres peut rapidement se traduire par une hausse du prix du carburant pour les ménages et les entreprises d’Afrique centrale.

Le poids budgétaire des subventions aux carburants

L’une des conséquences les plus importantes de la hausse des prix du pétrole est la pression exercée sur les finances publiques. Dans plusieurs pays de la CEMAC, les gouvernements régulent les prix des carburants afin de protéger les ménages contre des hausses brutales. Lorsque les prix internationaux augmentent, l’écart entre le coût réel d’importation et le prix réglementé à la pompe est souvent pris en charge par l’État sous forme de subventions.

Si cette politique est socialement compréhensible, elle entraîne un coût budgétaire considérable. Au Cameroun, les subventions aux carburants ont représenté plus de 2 000 milliards de francs CFA au cours de la dernière décennie, constituant l’une des dépenses implicites les plus importantes des finances publiques. Lorsque les prix mondiaux du pétrole augmentent fortement, ce fardeau s’accroît rapidement.

Les gouvernements sont alors confrontés à un arbitrage difficile :

            •          maintenir les subventions et affaiblir les finances publiques

            •          augmenter les prix à la pompe et risquer des tensions inflationnistes et sociales.

Aucune de ces options n’est économiquement indolore. Maintenir les subventions protège le pouvoir d’achat à court terme mais réduit la capacité de l’État à investir dans les infrastructures, l’éducation ou la santé. Ajuster les prix domestiques permet de restaurer la soutenabilité budgétaire mais augmente le coût de la vie pour les ménages.

L’inflation et ses effets sur l’économie réelle

Les prix de l’énergie influencent presque tous les secteurs de l’économie. L’essence et le gasoil constituent des intrants essentiels dans les transports, l’agriculture et l’industrie. Dans des économies où les coûts logistiques représentent déjà une part importante des coûts de production, une hausse des prix du carburant peut rapidement provoquer une inflation par les coûts.

Les coûts de transport augmentent. Les prix alimentaires s’élèvent. Les prix de détail suivent. Le résultat est une diminution du pouvoir d’achat des ménages et un ralentissement de la croissance économique. Dans les économies en développement où une grande partie des revenus est consacrée aux dépenses essentielles, l’inflation liée à l’énergie peut avoir des conséquences économiques et sociales particulièrement marquées.

Les équilibres extérieurs et la stabilité monétaire

La guerre en Iran peut également affecter les économies de la CEMAC à travers la balance des paiements. La hausse des prix du pétrole augmente le coût des importations de produits raffinés, ce qui élargit la facture énergétique de la région. Cette dynamique exerce une pression sur les réserves de change et sur les comptes extérieurs.

Au sein de l’union monétaire de la CEMAC, le maintien de la stabilité extérieure constitue un objectif macroéconomique central. Les chocs énergétiques persistants renforcent donc l’importance d’une gestion budgétaire prudente et d’une coordination étroite entre les politiques monétaires et budgétaires. Dans ce contexte, les chocs énergétiques peuvent devenir non seulement un défi inflationniste mais également une question de stabilité financière.

L’impératif stratégique : réduire la dépendance énergétique

Au-delà de ses effets économiques immédiats, la guerre en Iran met en lumière une vulnérabilité structurelle profonde des économies d’Afrique centrale. Malgré ses importantes ressources naturelles, la région reste fortement dépendante des importations de produits pétroliers raffinés. Ce paradoxe expose les économies de la CEMAC à la volatilité des marchés énergétiques mondiaux et aux chocs externes. Réduire cette vulnérabilité nécessite une transformation stratégique du système énergétique régional.

Trois priorités apparaissent particulièrement importantes :

Premièrement, développer des capacités régionales de raffinage afin de réduire la dépendance aux importations de carburant. Deuxièmement, investir davantage dans les infrastructures énergétiques pour renforcer la sécurité d’approvisionnement et l’efficacité de la distribution. Troisièmement, diversifier les sources d’énergie en développant les énergies renouvelables et alternatives afin de réduire l’exposition aux marchés pétroliers internationaux. Ces réformes contribueraient non seulement à renforcer la sécurité énergétique, mais aussi à améliorer la stabilité macroéconomique de la région.

De la vulnérabilité à la résilience

L’histoire économique montre que les grandes réformes structurelles émergent souvent à la suite de crises. Les tensions géopolitiques actuelles sur les marchés énergétiques mondiaux offrent donc une opportunité pour l’Afrique centrale de repenser sa stratégie économique.En renforçant les infrastructures énergétiques, en développant les capacités de raffinage et en diversifiant les sources d’énergie, la région pourrait réduire son exposition aux chocs mondiaux et améliorer sa résilience économique à long terme.

Conclusion

La guerre en Iran illustre une réalité fondamentale de l’économie mondiale contemporaine : les conflits géopolitiques se transforment rapidement en chocs économiques bien au-delà des zones de combat. Pour les économies de la CEMAC, les conséquences se manifesteront probablement par une hausse des prix de l’énergie, une pression accrue sur les finances publiques, des risques inflationnistes et des tensions potentielles sur les équilibres extérieurs. Mais la leçon la plus importante est structurelle.

Dans un environnement mondial de plus en plus incertain, la résilience économique dépend moins de la richesse en ressources naturelles que de la qualité des choix stratégiques et des politiques publiques. Pour l’Afrique centrale, réduire la dépendance aux importations d’énergie pourrait ainsi constituer l’une des réformes économiques les plus déterminantes de la prochaine décennie.

Par Mokom Ndi Ndzah, DG Stoneshed Asset Management

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