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L'Économie Business Summit 2026
Interview

Imen Chaanbi : « Le problème actuel des pays africains n’est plus le manque de compétences, mais leur mise à l’écart »

Francois Gael Mbala8 juillet 2026Mis à jour le 8 juillet 2026Temps de lecture 14 min
Imen Chaanbi
L'ÉCONOMIE

Lors de la première table ronde de la 4e édition de L’Economie Business Summit consacrée à la souveraineté monétaire africaine, vous avez évoqué le risque, pour les pays africains, de tomber dans une « néo-dépendance multiple » vis-à-vis de la Chine, de la Russie et des pays du Golfe. Concrètement, comment un État peut-il diversifier ses partenariats sans s’exposer à ces dépendances croisées ?

Merci pour cette interview. La première chose à souligner, c’est que le choix du partenaire relève de la souveraineté d’un État : c’est son droit le plus strict. Mais c’est aussi un choix hautement stratégique. Quand un partenariat se noue, le pays africain doit impérativement se demander ce qu’il lui apportera concrètement et quels secteurs précis sont visés. En fonction de ces besoins, il sait qu’il existe des sociétés turques, françaises ou chinoises prêtes à intervenir, et il va les mettre en concurrence à travers un appel d’offres rigoureux. L’État retiendra l’offre qui garantit le meilleur transfert de compétences, le transfert technique, la création d’emplois locaux, et qui contribuera réellement au développement économique et social de la nation.

Pour un autre secteur, le pays choisira délibérément une société venant d’un pays différent. L’objectif est de les mettre en concurrence entre eux et d’éviter qu’un seul partenaire étranger ne s’accapare tous les secteurs d’investissement. On a tendance, par exemple, à confier systématiquement à des pays comme la Chine les infrastructures : les télécoms, les ports ou la construction d’hôpitaux. Ce qui compte pour l’État, c’est de diversifier ses partenariats tout en veillant à une véritable synergie sectorielle.

Par exemple, si le pays confie la modernisation de son réseau électrique à un partenaire et le développement d’usines agroalimentaires à un autre, la synergie sectorielle consiste à s’assurer que l’énergie stable du premier alimente directement les usines du second, et que ces produits soient acheminés par les routes construites par un troisième partenaire. Chaque investissement doit nourrir le succès des autres. Il s’agit donc pour le pays de comprendre précisément ce que chaque partenaire peut lui apporter. Au moment de la négociation, il doit parfaitement cibler les clauses du contrat et assurer un suivi de terrain rigoureux de l’exécution des projets.

Au final, c’est une chance historique pour les pays africains d’avoir aujourd’hui l’opportunité de choisir librement leurs partenaires. Mais ce choix souverain doit intégrer un calcul minutieux du rapport coût/avantage/risque, en gardant toujours à l’esprit le développement économique et social ainsi que la valorisation de la jeunesse africaine.

Vous avez mentionné des clauses contractuelles déséquilibrées, notamment le remboursement prioritaire des sociétés chinoises ou, dans certains cas, la cession de portions de territoire. Ces pratiques sont-elles négociables en amont, et les gouvernements africains disposent-ils aujourd’hui de l’expertise juridique nécessaire pour les anticiper ?

C’est un point capital et un véritable changement de paradigme. Nous assistons aujourd’hui à l’affirmation d’une élite africaine hautement qualifiée. Beaucoup de ces cadres partent se former aux États-Unis, en Angleterre, en France ou ailleurs, et reviennent avec une maîtrise parfaite des termes juridiques et de la langue du contrat.

C’est une compétence cruciale car la langue choisie détermine l’esprit même de l’accord. Un contrat rédigé en français n’aura pas la même portée qu’un contrat rédigé en anglais. En français, les termes sont extrêmement précis, hérités du droit civil et du droit romain. En droit anglais, sous le régime de la Common Law, les mots peuvent parfois être interprétés de façon plus téléologique, c’est-à-dire axée sur les buts poursuivis plutôt que sur la lettre stricte du texte.

Certains pays, notamment au Maghreb mais aussi en Afrique de l’Est, disposent réellement d’experts juridiques et d’avocats d’affaires spécialisés de premier plan. Ils sont parfaitement armés pour mener ces négociations complexes, imposer leurs propres clauses et rééquilibrer le rapport de force. Dans toute négociation, le respect de la loyauté des parties est essentiel, ce qui n’était pas toujours le cas auparavant. On respecte désormais davantage la norme applicable et le droit international. Donc oui, les pays africains ont aujourd’hui cette capacité technique.

Le véritable défi réside dans l’éradication de ce que j’appelle l’opacité contractuelle. L’opacité contractuelle, c’est le fait de négocier et de signer des accords stratégiques dans le secret total, en privant le Parlement, la fonction publique et les citoyens de tout droit de regard. Il est nécessaire d’éviter ces situations où des contrats majeurs sont conclus dans l’ombre, sans que l’on sache précisément par qui, quand, ni comment ils ont été négociés. C’est précisément dans cette obscurité que se glissent les clauses prédatrices.

Prenons un exemple concret : un État signe un « contrat de troc » non publié pour la construction d’une ligne de chemin de fer ou d’un hôpital par un partenaire étranger. Une clause de confidentialité absolue y est insérée, accompagnée d’une clause de garantie cachée. Si l’État fait face à un défaut de paiement, l’accord prévoit que le partenaire étranger prend le contrôle direct des revenus de la douane nationale ou de la gestion du principal port du pays pour se rembourser. Comme le contrat a été négocié de manière opaque, les institutions de contrôle ne découvrent le piège que lorsqu’il est trop tard et que le pays perd une portion de sa souveraineté.

La solution pour parer à cela est strictement institutionnelle. Il est essentiel de négocier en amont avec l’ensemble des équipes concernées, en mobilisant de manière transversale les ministères sectoriels et en s’appuyant solidement sur des fonctionnaires bien formés ainsi que sur cette expertise technique locale.

Le problème actuel n’est plus le manque de compétences, mais leur mise à l’écart. Trop souvent, ces contrats stratégiques sont gérés en comités trop restreints au niveau politique. Si l’on intègre les experts dès le premier jour, on évite de tomber dans un contrat déséquilibré, générateur d’une dépendance contractuelle qui se mue ensuite inévitablement en une dépendance financière inextricable. L’expertise existe sur le continent, il faut simplement lui donner le pouvoir institutionnel de protéger les intérêts de la nation.

Vous décrivez la Russie comme un « custom security broker » qui échange sécurité contre accès aux ressources, notamment en Libye et au Mali. Ce modèle vous semble-t-il compatible, à moyen terme, avec une trajectoire de souveraineté durable pour les États qui y ont recours ?

Les pays de l’Alliance des États du Sahel, mais aussi la Libye, ont souhaité avoir recours à ces mercenaires que l’on appelle l’Africa Corps, ex-Wagner, faute d’armée capable d’assurer la sécurité.

À court terme, cela pourrait représenter un avantage pour le pays concerné. Ce modèle offre une réactivité opérationnelle immédiate et un appui de feu direct sans conditions politiques. Dans le cas libyen, cela a permis de soutenir le maréchal Haftar dans des zones comme le Fezzan, et aujourd’hui au Soudan pour appuyer l’armée du gouvernement de l’Est. Dans le cas du Mali, le besoin s’est fait sentir sous le prétexte de lutter contre le JNIM, puis contre le CSP-PSD.

À moyen et long terme, cette trajectoire s’avère toutefois contre-productive pour le pays bénéficiaire. Les mercenaires ne constituent pas un corps d’armée : ce ne sont pas des soldats, ils ne répondent à aucune hiérarchie militaire et ne respectent pas le droit international humanitaire. Ce sont des hommes payés, qui pourront demain être payés par une autre partie et se retourner contre leurs anciens commanditaires. Ce n’est donc pas un modèle fiable. Il est essentiel que chaque pays dispose de sa propre armée et de sa propre police, et assure sa sécurité sans dépendre de puissances étrangères.

Les coopérations militaires classiques, comme l’opération Barkhane au Mali ou la base française au Niger, fonctionnaient bien dans ce cadre, car elles s’inscrivaient dans des structures étatiques, budgétisées et réglementées, sans contrepartie sur les ressources du pays.

Mais faire appel à des mercenaires dont on ignore l’origine expose à un autre risque : ils en demandent toujours davantage, basculant rapidement dans un système de prédation pure.

Déjà utilisés par l’Empire romain, où ils étaient payés en butin faute pour l’État de pouvoir leur verser une solde, les mercenaires d’aujourd’hui obéissent exactement à la même logique : récupérer les richesses, sans se soumettre à aucune norme ni réglementation. Le « butin moderne » prend simplement la forme de concessions minières ou pétrolières directement exploitées par la milice.

La souveraineté ne peut pas s’accommoder de forces privées et opaques. En confiant sa sécurité à des hommes guidés par le profit, un État s’expose inévitablement, à terme, à perdre le contrôle de ses propres ressources et à subir un retournement d’allégeance.

Au-delà de la dépendance financière, vous évoquez une dimension de soft power culturel liée aux investissements des pays du Golfe. Comment cette dimension se manifeste-t-elle concrètement, et dans quels pays observez-vous les tensions les plus marquées ?

C’est une dimension invisible mais extrêmement puissante. Le soft power, c’est la capacité d’un État à séduire, influencer et orienter la trajectoire d’un autre pays sans utiliser la force militaire, mais en s’appuyant sur la culture, l’idéologie ou la religion pour s’imposer comme un partenaire indispensable.

Je prendrai ici l’exemple emblématique de la Libye. Dans le sillage du Printemps arabe de 2011, qui a entraîné la chute de Mouammar Kadhafi, le pays a sombré dans l’instabilité. À partir de 2014, le conflit s’est profondément internationalisé, devenant le terrain d’une guerre d’influence entre les puissances du Golfe, qui ont projeté leurs propres modèles religieux.

D’un côté, le gouvernement de l’Ouest a été soutenu par le Qatar, qui a cherché à exporter sa propre lecture politique de l’islam, notamment à travers le prisme des Frères musulmans. De l’autre côté, le gouvernement du maréchal Haftar, à l’Est, a reçu l’appui des Émirats arabes unis et de l’Arabie saoudite, porteurs d’une doctrine théologique différente, plutôt madkhaliste (un courant salafiste prônant la soumission absolue au gouvernant en place).

Ce clivage importé pose un problème fondamental en Libye, car il vient fracturer l’identité religieuse locale, qui est historiquement et majoritairement de rite malékite et de tradition soufie. Il ne faut pas s’y tromper : derrière ce vernis doctrinal et ce déploiement de soft power religieux se cache, en réalité, une stratégie géopolitique très pragmatique. L’objectif reste l’accès aux ressources énergétiques libyennes et la constitution d’un levier d’influence permanent sur le pouvoir politique local.

Ne faudrait-il pas aussi mettre l’accent sur la spiritualité africaine elle-même ? On observe aujourd’hui des États africains divisés en interne sur le plan religieux (musulmans, chrétiens, et de multiples subdivisions au sein même du christianisme) ce qui rend difficile toute parole unifiée, y compris vis-à-vis de l’extérieur. Ne faudrait-il pas puiser dans la culture et la spiritualité africaines pour parler d’une seule voix ?

C’est précisément là que réside le principe fondateur de l’État-nation : réussir à unir les populations autour d’un sentiment d’appartenance commun, en transcendant et en mettant de côté les clivages purement dogmatiques. On dit souvent, selon une vision très occidentale, que la religion doit relever du domaine strictement privé. C’est une posture difficile à tenir dans des pays où la foi est profondément ancrée dans les rites sociaux, qu’il s’agisse des mariages, des funérailles, des traditions ou de la vie quotidienne.

La clé n’est pas d’effacer la religion, mais de dépasser ses clivages pour affirmer un intérêt supérieur et partagé : la citoyenneté. L’objectif est que chacun se reconnaisse d’abord comme citoyen d’un même pays, fier d’y appartenir, et tendu vers un but unique : travailler pour sa nation et pour le bien des générations futures.

Pour ma part, ayant vécu en Afrique, notamment au Niger et au Tchad, j’ai pu observer que sur le terrain, dans le quotidien des populations, il n’existe pas de clivage religieux marqué entre animistes, chrétiens, musulmans ou adeptes d’autres confessions comme le pentecôtisme ou l’adventisme. Au contraire, la tolérance y est organique : il n’est pas rare de trouver plusieurs confessions cohabitant pacifiquement au sein d’une seule et même famille.

Le véritable risque ne vient pas de la foi des populations, mais de l’importation de cultures religieuses extérieures, souvent instrumentalisées, qui cherchent à influencer le pays de façon négative et à fracturer cette harmonie. L’essentiel est donc de consolider ce sentiment d’appartenance à la nation. Le pays doit parvenir à ce que chaque citoyen se perçoive comme le maillon d’une histoire collective, quelle que soit sa religion. Dès lors que l’État-nation est fort, la diversité religieuse cesse d’être une faiblesse pour devenir une immense force culturelle à valoriser.

Vous insistez sur la nécessité, pour les pays africains, de se doter de normes propres et d’imposer le « local content » aux investisseurs étrangers. Quels pays appliquent aujourd’hui le plus efficacement cette exigence, et quels leviers manquent encore aux autres pour y parvenir ?

De nombreux pays africains ont pris une conscience aiguë de cet enjeu. C’est particulièrement visible en Afrique de l’Est en Ouganda, au Kenya, en Tanzanie mais aussi au Maghreb, avec le Maroc, l’Algérie et la Tunisie, et de plus en plus en Afrique de l’Ouest, notamment en Côte d’Ivoire. Ce réveil ne date pas d’hier : il y a déjà une dizaine d’années, certains contrats, en particulier dans le secteur des sociétés pétrolières, imposaient que plus de 90 % du personnel soit issu du pays ou de la région, planifiant une réduction drastique et progressive du nombre d’expatriés sur une période de deux à cinq ans.

C’est un point absolument essentiel. À défaut d’un cadre légal strict, nous assistons à des dérives majeures. Des pays comme la Chine importent leur propre main-d’œuvre, allant parfois jusqu’à utiliser des détenus purgeant leur peine sous cette forme à l’étranger ce que l’on appelle le système des « doubles peines ». Dans ce scénario, il n’y a aucun transfert de compétences, aucun transfert de technologie, ni aucun centre de formation créé. Une fois le chantier achevé, toute la main-d’œuvre repart. Certes, le pays hérite d’un pont ou d’une route, mais qui en a bénéficié localement ? Quel chef de chantier, quel conducteur de travaux ou quelle entreprise locale a été formé ? Même sur des projets d’infrastructures basiques, il est impératif de former des maçons, des plombiers, des soudeurs ou des gestionnaires afin que le tissu économique local puisse, demain, prendre le relais.

Par ailleurs, le contenu local est le levier fondamental pour éviter que la jeunesse africaine ne quitte le continent au péril de sa vie, que ce soit en traversant la Méditerranée ou dans des conditions migratoires dramatiques. On n’est jamais mieux que dans son propre pays. Si le territoire se développe et offre des opportunités, les jeunes restent auprès de leur famille.

C’est une responsabilité partagée. Elle incombe d’abord aux gouvernements africains qui doivent créer cette attractivité interne par la formation et l’emploi. Mais elle relève aussi des familles elles-mêmes, qui poussent parfois leurs enfants à partir « faire fortune » en Europe, calquant leurs attentes sur la réussite passée d’un cousin ou d’un grand-père, alors qu’il est

Cela nous ramène précisément à la stratégie de diversification des partenaires que nous évoquions. Si un pays dispose de ressources minières ou énergétiques convoitées par le monde entier, il se trouve en position de force. C’est la loi de l’offre et de la demande. L’État doit poser des conditions fermes : qu’est-ce que chaque partenaire est prêt à apporter en échange de l’accès à ces ressources ? Un transfert de technologie immédiat ? Un centre de formation technique ? Une promesse de personnel 100 % local d’ici cinq ans ?

En contrepartie de l’exploitation de ses richesses brutes, le pays doit exiger la construction locale de raffineries ou d’usines de transformation. Le produit doit partir fini, ou du moins semi-fini, pour capter la valeur ajoutée.

C’est ainsi que l’on gagne sur tous les fronts : en termes contractuels d’abord, en acquérant une réelle crédibilité et un vrai pouvoir de négociation face aux partenaires internationaux ; et en termes politiques ensuite, vis-à-vis de sa propre population. En contribuant concrètement au développement économique et social et en retenant sa jeunesse par l’éducation et l’emploi, l’État valide son contrat social.

C’est là tout l’enjeu de notre époque : former la jeunesse africaine et l’associer pleinement aux grands projets de demain. Ces perspectives font directement écho à la vision de Nelson Mandela, qui rappelait que « l’éducation est l’arme la plus puissante pour changer le monde et que c’est par elle que le fils d’un mineur devient le chef de la mine ».

Appliqué au local content, ce principe signifie que c’est par la transmission technique et le savoir que notre jeunesse cessera d’être spectatrice pour devenir le maître d’œuvre du développement de son propre continent.

Interview réalisée par François Gael MBALA, Envoyé spécial à Paris

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Tags :AfriqueCamerounCEMACL’Economie Business Summitpays africains
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