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Cuisines africaines : Les éditeurs doivent faire appel aux sensibility readers

La Rédaction10 novembre 2022Mis à jour le 10 novembre 2022Temps de lecture 3 min
Cuisines africaines : Les éditeurs doivent faire appel aux sensibility readers
L'ECONOMIE

La cuisine peut être porteuse de gènes conflictuels. Et ce n’est en aucun cas Jamie Oliver qui dira le contraire tant le cinglant lynchage médiatique dont il a été victime sur les réseaux sociaux en 2016 reste triste, mémorable, mais surtout révélateur de l’expression même d’un malaise communautaire. Le crime de ce chef anglais ?

Avoir revisité le jolof rice en y ajoutant coriandre, persil et citron. Rien que ça ! Pourtant, cette liberté culinaire, qu’il s’est permise, parce qu’ayant cours chez tous les chefs du monde, avait été considérée comme un sacrilège par plusieurs personnes originaires de l’Afrique de l’Ouest, principalement du Ghana et du Nigéria, qui l’avaient, sur ces entrefaites, accusé d’appropriation culturelle. Inscrit sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité depuis le 15 décembre 2021, « le ceebu jën, un art culinaire du Sénégal », a, selon toute vraisemblance, été soumis à l’appréciation de l’Unesco en 2017 pour sauvegarde à la faveur des enjeux consécutifs à cette avalanche d’indignations et de revendications. Dakar allait, de fait, saisir l’occasion d’affirmer son soft power.

Depuis environ une décennie, le monde s’intéresse grandement aux cuisines africaines, lesquelles connaissent un véritable essor. En témoigne, par exemple, la sortie ces dernières années des livres de cuisine des auteurs tels que Abdoulaye & Fousseyni Djikine et Marie-Liesse Cabaret, Anto Cocagne et Aline Princet, Marie Kacouchia, Christian Abégan, Nathalie Brigaud Ngoum, Georgiana Viou, Ndèye Aïssatou Mbaye, et Alexandre Bella Ola. Et le moins que l’on puisse dire est que ces ouvrages contribuent significativement à la vulgarisation des savoirs et savoir-faire culinaires d’Afrique. S’il était toutefois demandé de formuler quelques critiques constructives à l’endroit des éditeurs, mais aussi des auteurs, la première chose serait celle de les inviter à faire appel à un sensibilty reader pour qu’il apporte une touche aromatique à leur sauce.

 Contrairement à ce que l’on entend chez certains critiques, un sensibilty reader n’a pas pour vocation de censurer, encore moins de sacrifier le génie. Un sensibilty reader est un médiateur dont la mission principale est celle d’attirer l’attention sur des contenus inappropriés, en raison de ce qu’ils peuvent véhiculer des stéréotypes ou des inexactitudes sur les cuisines minoritaires, dans l’optique globale d’éviter de heurter les sensibilités d’une communauté. Bien que ce métier, venu tout droit des États-Unis, soit encore méconnu dans le monde francophone, il n’en est pas moins important à la faveur notamment de la place centrale qu’il occupe dans la justice cognitive si chère à l’anthropologue indien Shiv Visvanathan.

En effet, un lecteur averti peut se rendre compte, en parcourant minutieusement plusieurs livres, que leurs auteurs, quand bien même ceux-ci seraient originaires du continent, se laissent aller à de flagrantes transgressions de plusieurs codes culinaires, qui peuvent amener, dès lors, à s’interroger sur leurs connaissances réelles des cuisines d’Afrique. L’on verra ici des mots inappropriés pour désigner des produits et plats, entraînant au passage des confusions ; L’on notera là des recettes revisitées sans que mention soit faite, ce qui peut porter atteinte à leur identité, encore plus à la fierté de leurs détenteurs. Cette volonté de moderniser les cuisines africaines, sans méthodologie rigoureuse au point de les dénaturer, peut être qualifiée d’insécurité culinaire. Celle-ci renvoie à l’opinion ou à l’impression que la cuisine qu’on pratique est, en raison de sa différence, marginalisée par la société dans laquelle on vit. Ce sentiment eurocentrique de la cuisine conduit à un mode opératoire qui consiste à gommer ce que l’on considère, à tort bien entendu, comme inadéquat.

Dans des situations semblables, le sensibility reader a pour rôle de faire des propositions concrètes qui tendent à se rapprocher le plus possible de l’acceptable, mais surtout du consensus.

TÉGUIA BOGNI, Chargé de recherche au Centre National d’Éducation/Ministère de Recherche Scientifique et de l’Innovation

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Tags :AfriqueCuisines africainesTÉGUIA BOGNI
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