Cemac/ Beac : États financiers sous tensions, le coffre se vide
La BEAC (Banque des États de l’Afrique Centrale) a, le 17 Avril 2026, publié ses « états financiers » et le « rapport spécial sur le contrôle du Compte d’Opérations », tous arrêtés au 31 Décembre 2025. Certains pourraient se demander pourquoi analyser ces documents et quel en est l’intérêt ? Ça peut effectivement sembler un peu aride au premier abord, mais c’est super important, car loin des discours des leaders politiques ; du Gouverneur de la BEAC et autres responsables communautaires de la CEMAC, ces documents qui démontrent la volonté de transparence de la BEAC afin d’établir une relation de confiance avec le grand public, nous permettent de saisir nettement l’état de santé de l’économie sous régionale et individuellement celle des six (06) pays qui la constituent, de même que la santé financière de chacun de ces six (06) pays.
Surtout, ils nous permettent de nous rassurer que les données fiables des états financiers sont en droite ligne avec les discours publics de nos leaders sur notre santé financière et économique, et sur leur soutien réel à l’économie. Enfin, ils servent à apprécier les choix managériaux de la BEAC et ceux des États membres de la CEMAC.
À la première lecture du « rapport spécial sur le contrôle du Compte d’Opérations », produit conjointement par les commissaires aux comptes GRAND THORNTON et FORVIS MAZARS, l’on constate que les avoirs extérieurs en devises de la CEMAC en 2025 ont chuté de 16,126% (correspondant exactement à 1 081, 315 milliards de FCFA) passant de 6 705,253 milliards de FCFA en 2024, à 5 623,937 milliards de FCFA en 2025. Une situation déplorable pour la zone CEMAC, car fragilisant la couverture de ses opérations extérieures et exposant sa stabilité monétaire, bien qu’étant dans un régime de change fixe avec la zone Euro. Il faut noter que ces avoirs extérieurs en devises sont constitués du solde du compte d’opérations, du solde du compte spécial de nivellement et autres réserves en devises hors compte d’opérations.
Durant les années 2024 et 2025, le compte spécial de nivellement qui ne peut être débiteur conformément à la convention du compte d’opérations d’octobre 2014, n’a pas connu de mouvement créditeur. Le solde du compte d’opérations quant à lui, a chuté de 23,677%, correspondant exactement à 1 138,254 milliards de FCFA (dont 1 058,02 milliards de FCFA au titre du principal et 80,234 milliards de FCFA au titre des intérêts du compte des opérations), faisant ainsi passer le solde du compte d’opérations de 4 807,460 milliards de FCFA en 2024, à 3 669,206 milliards de FCFA en 2025. Cette perte des intérêts du compte d’opérations représente une chute de 42% des revenus du compte d’opérations, avec des intérêts échus qui sont passés de 190,874 milliards de FCFA en 2024 à 110,640 milliards de FCFA en 2025. S’agissant du solde des réserves en devises hors compte d’opérations, il a connu une augmentation de 3%, correspondant exactement à 56,939 milliards de FCFA, passant de 1 897,793 milliards de FCFA en 2024 à 1 954, 732 milliards de FCFA en 2025.
Déficit de la balance commerciale
Cette régression des avoirs extérieurs en devises de la CEMAC a des responsabilités partagées, les unes plus graves que les autres, du fait entre autres, d’un déficit de balance commercial, du choix de la mauvaise gouvernance financière par certains Etats membres de la CEMAC et leur refus de conformité aux statuts de la BEAC.
Au titre du solde du compte d’opérations, pendant que celui des services centraux de la BEAC connait une augmentation de 11,48%, les soldes du compte d’opérations des Etats membres connaissent tous une baisse, de manière décroissante : Gabon 182,203% ; Guinée Equatoriale 70,55% ; Tchad 22,89% ; République Centrafricaine 18,18% ; Cameroun 16,047% ; Congo 5,022%.
C’est fort du solde débiteur du compte d’opérations du Gabon et de la quotité inférieure à 40% du solde du compte d’opérations de la Guinée Equatoriale, que le Gouverneur de la BEAC, Yvon SANA BANGUI, a conformément à l’alinéa 2 de l’article 11 des statuts de la BEAC, saisi en 2025, le Comité Ministériel de l’ Union Monétaire de l’Afrique centrale en abrégé UMAC, ainsi que les Etats concernés aux fins d’arrêter des mesures de redressement rapide, qui nous espérons, seront optimales, afin de : renforcer la gestion de trésorerie de nos Etats et freiner leur surendettement non maitrisé ; respecter les règles communautaires ; réduire notre vulnérabilité aux chocs sur les matières premières ; ralentir la détérioration des indicateurs de convergence ; etc. qui à terme favoriseront le respect des contraintes d’intégration régionale, notamment le transfert de la Taxe Communautaire d’Intégration (TCI), qui non transférée depuis un moment a imposé à la commission de la CEMAC la suspension provisoire de ses activités en février 2026.
Tout ceci, pour nous épargner de ces gouvernances financières des Etats membres qui ont échoué à bâtir une résilience économique, rendant ces Etats dépendants de financements exceptionnels ou des aides extérieures.
Il est plus que clair que le Gabon aujourd’hui vit au-dessus de ses moyens, consomme ce qu’il n’a point produit, tandis que la Guinée Equatoriale traverse des difficultés financières sérieuses. Car, même au titre du solde des réserves en devises hors compte d’opérations, bien que le solde de la CEMAC ait connu une légère augmentation (3%) telle que mentionnée précédemment, les soldes du Gabon et de la Guinée Equatoriale en la matière, ont connu des baisses respectives de 208,52% et 56,63% , tandis que ceux des autres Etats ont connu dans l’ensemble des hausses remarquables : Congo 41,36% ; Cameroun 25,39% ; République Centrafricaine 18,84% et Tchad 14,69%. Cet état de fait met en difficulté la CEMAC sur le plan financier et monétaire.
Dépenses non maitrisées des Etats
Ces dépenses non maitrisées des Etats de la CEMAC, ne sont pas sans conséquences, on le constatera rapidement à la lecture des « états financiers » de la BEAC, dont la contre-performance en 2025 sera non négligeable par rapport à sa performance en 2024, avec un résultat net de la BEAC qui s’élève à 300,751 milliards de FCFA contre 354,795 milliards de FCFA en 2024, une baisse de 15,23% soit 54,044 milliards de FCFA et ce, malgré le renforcement de sa solidité financière en 2025 par l’augmentation de son capital de 167,42%, l’augmentation de ses réserves de 15,12% , l’augmentation de ses titres de participation de 94,28% et autres investissements financiers de 65,52%.
La préparation des élections présidentielles au Cameroun, au Gabon et au Congo qui se sont tenues en fin 2025 et début 2026, la présence du Cameroun sur la liste grise du GAFI depuis juin 2023, … auront contribué pour beaucoup à cette situation financière, d’autant plus qu’il s’agit des pays au risque politique élevé. Quoi qu’il en soit, ce choix de la BEAC, de renforcer sa solidité financière principalement avec ce nouveau capital de 353 milliards de FCFA en 2025, bien qu’appréciable pour le potentiel de croissance future qu’il offre, augure également des lendemains difficiles, que la BEAC travaille à juguler en baissant ses créances sur les Trésors Nationaux de 4,65% et augmentant ses créances sur les établissements de crédit de 127,82%. Il revient alors aux établissements de crédit de la CEMAC, de bien utiliser ces ressources financières en les canalisant vers des secteurs porteurs qui amélioreront la santé financière des Etats de la CEMAC par leurs contributions fiscales et la réduction du chômage.
Ainsi, on ne peut que féliciter la BEAC qui a augmenté ses créances sur les établissements de crédit de 1 312,6557 milliards de FCFA, passant ainsi de 1 026,97826 milliards de FCFA en 2024 à 2 339,63396 milliards de FCFA en 2025. C’est un choix courageux. Ces fonds investis dans des projets d’import-substitution, ajouté à un meilleur contrôle de l’exportation de nos minerais, favoriseront à moyen terme, l’amélioration de la balance de paiement de la CEMAC dans l’ensemble et spécifiquement celles de ses Etats membres.
Préserver la santé financière
La BEAC via la COBAC, doit également, pour préserver sa santé financière et celle de la CEMAC, veiller à l’effectivité et l’optimisation des systèmes de conformité des emprunteurs des établissements de crédits et la disponibilité de leurs profilages détaillés et fiables, justifiant les financements qui leur ont été accordés, car la croissance de l’ordre de 694,63% des pertes de crédits attendues (ECL – Expected Credit Loss) sur les établissements de crédit entre 2024 et 2025 est très dangereuse, contrairement aux pertes de crédits attendues sur les créances consolidées sur les Trésors nationaux qui ont connu une augmentation de 0,64% sur la même période. Veillons sur nos trésoreries nationales et notre trésorerie communautaire !
Par Ange NGANDJO, Banquier-Consultant

