« Il reste énormément de travail à accomplir en matière de conservation des espèces. Nous en sommes encore à un stade embryonnaire. » Le constat de Rode Elcy Guiadem Teguia, responsable de la sensibilisation et de l’éducation environnementale au sein de l’organisation Tube Awu, illustre l’ampleur des défis auxquels le pays est confronté.
Au cœur des difficultés, figure le déficit de données scientifiques. Les connaissances sur la biologie des requins et des raies (reproduction, zones de parturition ou périodes de vulnérabilité) restent très limitées. Or, souligne la jeune scientifique, « aucune stratégie de gestion durable ne peut être envisagée sans données fiables ».
Dans les eaux camerounaises, notamment autour du parc national marin de Manyange Na Elombo à Campo, première aire marine protégée du pays avec une superficie de 110 300 hectares, les captures intentionnelles et accidentelles se poursuivent à un rythme préoccupant. Cette pression accentue la vulnérabilité des populations d’élasmobranches, déjà fortement menacées à l’échelle mondiale.
Selon l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), près de 37 % des espèces de requins, de raies et de chimères sont aujourd’hui menacées d’extinction, principalement sous l’effet de la surpêche.
Des données alarmantes sur les côtes camerounaises
Une étude préliminaire conduite avec des pêcheurs artisanaux dans la zone de Campo a permis d’identifier localement 26 espèces de raies et 24 espèces de requins. Les travaux pilotés par Tube Awu constituent l’une des premières initiatives structurées de collecte de données sur ces espèces au Cameroun.
Des recherches antérieures menées entre 2015 et 2023 avaient déjà recensé plus de 7 000 individus capturés et débarqués le long des côtes camerounaises, révélant la présence d’au moins 45 espèces d’élasmobranches. Parmi elles, 36 espèces, soit 80 %, sont classées menacées par l’UICN, dont 13 en danger critique d’extinction.
Certaines espèces particulièrement vulnérables dominent les captures. Le requin-marteau halicorne (Sphyrna lewini) représente à lui seul 37,5 % des requins débarqués, tandis que la guitare de mer à menton noir (Glaucostegus cemiculus) constitue 25,1 % des raies recensées. Des espèces rares ou endémiques, à l’instar de la raie fouet marguerite (Fontitrygon margarita), ont également été observées.
Pour renforcer le suivi scientifique, plusieurs pêcheurs ont été équipés de kits GPS. Chaque capture de requin ou de raie est ainsi géolocalisée puis transmise à Tube Awu pour analyse. Ce dispositif doit permettre d’identifier les zones critiques de pêche et d’améliorer la compréhension des dynamiques d’exploitation.
Sharks International 2026 : la communauté scientifique mobilisée
La question de la conservation des requins et des raies a occupé une place centrale lors de la conférence internationale Sharks International 2026 (SI2026), principal rendez-vous scientifique mondial consacré aux requins, raies et chimères.
Organisé du 4 au 8 mai 2026 à Colombo, au Sri Lanka, l’événement a réuni plus de 800 participants issus de 80 pays, parmi lesquels des représentants camerounais. Plus de 600 communications scientifiques y ont été présentées autour des priorités jugées urgentes : réduction de la surpêche et des captures accessoires, renforcement des mécanismes de surveillance, création d’aires marines protégées efficaces et consolidation de la coopération internationale à travers l’Accord sur la biodiversité marine en haute mer (BBNJ).
Pour les spécialistes, ces échanges devront désormais déboucher sur des mesures concrètes au Cameroun. Parmi les pistes évoquées figurent l’adoption de plans nationaux de gestion, l’interdiction ciblée de capture pour les espèces les plus menacées, la formation des pêcheurs aux pratiques de remise à l’eau des spécimens vivants ainsi que le développement d’activités économiques alternatives.
Un enjeu écologique et économique
Au-delà de la préservation de la biodiversité, la protection des requins et des raies représente également un enjeu économique majeur. Prédateurs situés au sommet de la chaîne alimentaire, ces espèces jouent un rôle déterminant dans la stabilité des écosystèmes océaniques.
Leur disparition progressive pourrait fragiliser les ressources halieutiques, affecter la sécurité alimentaire des communautés côtières et compromettre, à terme, le développement de l’économie bleue au Cameroun.
Face à cette situation, scientifiques, autorités publiques, organisations environnementales et acteurs de la pêche sont appelés à renforcer leur coopération. Doté d’un patrimoine marin encore relativement préservé, le Cameroun dispose d’un potentiel important pour devenir une référence régionale en matière de conservation marine durable.

