La ville de Yaoundé va abriter le 2ème Colloque Financier International. Il sera question entre autres d’explorer les nouveaux leviers pour le financement des infrastructures. En quoi c’est important dans notre contexte?
Dans le contexte actuel, c’est une initiative très opportune qu’il faut saluer, et dont il faut tirer le maximum, pour le devenir de notre économie, et au-delà, des économies de l’ensemble de la sous-région, pour ne m’en tenir qu’à la CEMAC. Plusieurs raisons en fondent le bien-fondé, et sans être exhaustif, je voudrais ici en évoquer deux qui me paraissent très importantes. La première raison est que notre économie a plus que jamais besoin de s’imposer un saut qualitatif qui la fasse passer du statut d’économie d’intermédiation et de rente, faiblement productrice de valeur ajoutée, à une économie de production, créatrice de valeur, et suffisamment compétitive, pour affronter les grands défis qu’emporte l’évolution actuelle de l’économie mondiale.
Dans cette économie mondiale, la hiérarchie est dominée par ceux qui créent de la valeur, grâce à l’innovation technologique qui leur permet de disposer d’un système productif riche et diversifié et d’infrastructures appropriées pour assurer la mobilité et la fluidité de la circulation, à travers le monde, de la valeur ainsi créée. Or nos économies, non seulement ne produisent pas assez de valeur ajoutée, ce qui les obligent à en importer, accentuant ainsi notre dépendance et notre vulnérabilité aux chocs extérieurs. Nous en payons d’ailleurs le prix lourd, avec le creusement de notre déficit extérieur qui revêt de ce fait un caractère structurel, et explique notamment le problème de réserves de change auquel nous sommes présentement confrontés. En effet, faute d’infrastructures appropriées, la mobilité intérieure de ce que nous importons est extrêmement coûteuse, et épuise nos réserves.
Mais tout aussi grave est l’effet pervers, même pour nos propres produits. Le déficit en infrastructures constitue en effet, tout autant, un lourd handicap, 2 pour la mobilité, même pour le peu que nos économies produisent, et ce, qu’il s’agisse de la mobilité interne, que de la mobilité externe. Il suffit de voir ce qu’il en coûte à notre agriculture, pour assurer l’approvisionnement des marchés. Il en va d’ailleurs de même, aussi bien de la mobilité des biens et service que de celle des personnes, entre les pays de la sous-région, handicapant ainsi l’intégration régionale qui devrait pourtant constituer, en termes de marché, un avantage comparatif décisif.
La deuxième raison, corollaire de ce qui précède, est que nous devons tirer avantage de ce que le monde est engagé, depuis quelques années, dans un cycle long d’infrastructures dont le développement est appelé à s’amplifier avec les TIC, et l’avènement de l’intelligence artificielle. Plus nos infrastructures se développent et se densifient, plus notre capacité productive s’accroît, tout autant que notre capacité à créer de la valeur. Plus nos infrastructures de toutes natures se développerons, plus nous gagnerons en compétitivité, et plus nous serons des acteurs significatifs de l’économie mondiale, avec tout ce que cela implique pour l’attractivité et le développement de nos économies.
Cet évènement est organisé dans un contexte de forte dépendance des pays de la CEMAC aux financements extérieurs. Que faut-il faire pour mobiliser l’épargne intérieure ?
Cette dépendance, qu’à juste titre vous relevez, est une raison supplémentaire justifiant la tenue de ce colloque, tout autant que les raisons ci-dessus évoquées. Il est loin le temps où un certain courant de la pensée économique dominante pouvait répéter à l’envie que le recours, par nos pays, aux financements extérieurs, était la solution au déficit d’épargne intérieure. Ce courant s’employait à convaincre nos pays que le recours au capital extérieur, sous ses diverses formes (Investissements directs, endettement…), était la solution idoine pour combler l’écart entre nos besoins énormes de financement et une épargne intérieure insuffisante. La récurrence des crises d’endettement est venue invalider cette approche connue sous le nom de « théorie des écart ». Comme disait l’économiste norvégien Ragnar Nurkse, « Capital is made at home ».
Je n’ai d’ailleurs cessé, dans mes travaux, et avec d’autres économistes africains, d’appeler l’attention de nos décideurs publics, que le développement d’une fonction d’intermédiation fondée sur la création et la mobilisation d’une masse critique d’épargne intérieure, est une condition existentielle, pour la survie de nos économies. Nous n’aurons aucun degré de liberté et aucun pouvoir de décision interne significatif, si nous ne créons pas les conditions nécessaire pour mobiliser, à l’intérieur, une épargne suffisante pour la formation du capital, et son insertion dans le circuit de production, condition pour devenir justement des économies de production, créatrices de valeur ajoutée.
Tant que nous penserons que nous devons tendre la main, nous ne nous développerons jamais, et les autres viendront toujours décider de notre avenir, comme c’est le cas, notamment avec les programmes d’ajustement structurel et autres financements des bailleurs de fonds qui, à juste titre, privilégient d’abord leurs intérêts. Cela ne signifie pas qu’il ne faille pas recourir aux flux financiers externes, mais ceux-ci ne peuvent et ne doivent être que des adjuvants à la problématique d’accumulation interne du capital.
On crée de l’épargne quand on produit une masse critique de valeur ajoutée dont on peut dégager un surplus suffisant qui constitue l’épargne. On crée de l’épargne quand on met en place des incitations permettant aux agents économiques de dégager, de la valeur produite, ce qu’il faut pour investir. On crée de l’épargne quand on met en place des institutions financières et des produits financiers capables de porter le surplus vers le circuit productif. Le développement du capitalisme et la révolution industrielle ont impliqué concomitamment celui des marchées financiers qui en ont accompagné l’essor et l’expansion. Le développement d’un marché financier dynamique est de ce fait ne condition sine qua non pour la création et la mobilisation d’une épargne intérieure sans laquelle, il n’y a aucun espoir de d’enclencher une véritable dynamique de développement.
Le colloque qui arrive est une occasion opportune d’en prendre conscience. Mais au-delà, et dans cette perspective de mise en place d’une fonction d’intermédiation financière qui porte le développement. Nos pays ne pourront continuer à éluder la question monétaire pour laquelle ils ont, à tort, renoncé à en décider, laissant leur sort en la matière, dans les mains des autres.
Le Colloque Financier International veut mettre en exergue le marché financier régional comme outil de financement durable. Qu’est-ce qu’il faut faire pour qu’il soit dynamique?
Quelques éléments de réponse à cette question sont esquissés dans les développements qui précèdent. Un marché financier dynamique implique des institutions financières fortes et diversifiées qui favorisent l’inclusion financière. Et il ne peut en être ainsi que si des instruments financiers attractifs sont créés pour permettre à tous les agents économiques, de se sentir concernés par le marché. La question de l’inclusion financière prend ainsi ici toute son importance. Mais ceci implique une régulation du marché qui garantisse la crédibilité, la solidité et la fiabilité des opérations. Il doit d’autant plus en être ainsi que, nos Etats intervenant de plus en plus sur ce marché, leurs opérations ne doivent en aucun cas constituer un risque pour les acteurs privés, notamment s’agissant du respect des échéances de remboursement des titres émis. Or ces derniers temps, des inquiétudes ont surgies, liées à des retards dans le respect des échéances.
Les 4 organes de régulation doivent donc être attentifs à ces évolutions. De ce fait le rôle des organes de régulation, (BEAC, COSUMAF, COBAC, BVRM…) est ici crucial. De même devrait-on veiller à une implication plus grande du marché dans la formation du capital et le financement du cycle d’investissements productifs, en y attirant non seulement les acteurs privés internes (entreprises, particuliers, investisseurs institutionnels de toute nature…), mais aussi les acteurs extérieurs, pour que par leurs placements, ils alimentent et irriguent le marché. L’exemple des pays d’Asie du Sud-Est devrait, en la matière, nous inspirer.
Vous êtes le Président du comité scientifique du Colloque, quels en sont les enjeux?
Permettez-moi, avant de répondre à cette question, de remercier les organisateurs pour l’honneur fait à ma modeste personne de présider cette instance. Je voudrais saisir l’opportunité qui m’est offerte ici, pour leur exprimer toute ma gratitude, pour cette confiance qui m’oblige et m’impose l’exigence. S’agissant des enjeux, ceux-ci se résument à un seul, existentiel, l’enjeu du développement de notre pays et de notre sous-région. Cet enjeu est d’autant plus existentiel que les classements les plus récents nous placent à la traîne des autres sous-régions tels que les a définies l’Agenda 2063 de l’UA. Cette place en queue du peloton nous interpelle, d’autant que notre potentiel en ressources et en capital humain devrait nous conduire à un meilleur positionnement. Nous devons donc, plus que jamais, nous mobiliser, pour créer les conditions de transformation de nos économies en économies de production, capables de créer une masse critique de valeur ajoutée, et de faire en sorte que nous ne continuions plus à subir, passivement, la compétition économique mondiale, comme c’est les cas actuellement. Nous avons les capacités d’intelligence nécessaires, encore faut-il que nous les mobilisions, et les mettions résolument à contribution. Comme le disait le philosophe Malebranche, nous sommes interpelés pour être désormais créateurs de nous-mêmes, et donc créateurs de notre destin. C’est l’ambition de ce Colloque, que de contribuer à cette prise de conscience et donc à cette exigence existentielle.
Pr . Bekolo-Ebé Bruno , Agrégé des Facultés de Sciences Économiques et de Gestion , Recteur Honoraire des Universités de Douala et de Yaoundé II, Président de la Société Camerounaise des Agrégés Président du Comité scientifique du COLFINI
Propos recueillis par Hervé Fopa Fogang

