Guerre au Moyen-Orient : Et si elle était plus proche de la CEMAC qu’on ne le pense ?
Par Harvest Asset Management
Depuis le déclenchement du conflit opposant les États-Unis et Israël à l’Iran, nous assistons à une flambée du cours du pétrole Brent. L’or noir oscille désormais au-dessus de 100 dollars le baril, soit une hausse de près de 40 % depuis le début de la guerre.
À première vue, cette flambée devrait être une aubaine pour la CEMAC, zone historiquement pétrolière. Pourtant, une analyse fondamentale vient percuter ce raisonnement. La production de la zone est estimée à 38,3 millions de tonnes en 2025, contre 39,3 millions en 2023 et 48 millions en 2015. Le déclin est structurel et s’accélère, expliqué par le vieillissement des puits existants et la réduction des nouveaux investissements, liée en partie au contexte de transition énergétique qui n’incite pas les acteurs à relancer le secteur. Ainsi, moins de volumes exportés signifie mécaniquement moins de recettes, même lorsque les prix grimpent.
Par ailleurs, la CEMAC de 2026 est importatrice nette d’hydrocarbures raffinés. L’enveloppe consacrée aux importations va donc augmenter, dégradant une situation budgétaire déjà fragile et exerçant une pression sur les termes de l’échange. C’est d’ailleurs la principale raison du resserrement monétaire opéré lors du dernier Comité de Politique Monétaire de décembre 2025. Ainsi, pendant que la guerre bat son plein au Moyen-Orient, c’est un autre front qui s’ouvre pour nos économies. En considérant un scénario actuel d’un baril de Brent autour de 100 dollars US nous faisons l’analyse ci-dessous :
Le paradoxe CEMAC : production en berne, facture alourdie
Dans le cadre de leurs lois de finances pour l’exercice 2026, seul le Gabon prévoyait une enveloppe de recettes pétrolières à la hausse, à 1 363,1 milliards FCFA contre 865 milliards en 2025. Les autres États exportateurs envisageaient quant à eux une baisse de leurs recettes pétrolières. Cette tendance s’explique par les hypothèses retenues dans les lois de finances, avec un baril de Brent situé dans une fourchette de 60 à 65 dollars et des volumes de production en baisse.
La hausse actuelle des cours, liée à la guerre, pourra partiellement compenser cette baisse. Si la situation perdure, nous pourrions assister dans les prochains trimestres à des révisions des lois de finances initiales, comme en 2022-2023.
Mais même si les volumes étaient stables, le paradoxe demeure. La CEMAC exporte du brut, mais importe massivement des produits raffinés (essence, gasoil, kérosène) faute de capacités de transformation suffisantes. La SONARA au Cameroun et la SOGARA au Gabon fonctionnent en dessous de leurs capacités. Ainsi, si le prix du baril de brut augmente, les importations de produits raffinés suivront la même tendance, accentuant la pression sur les réserves de change et les dépenses publiques.
Pour rappel, selon les données de la BEAC, les réserves de change de la CEMAC ont reculé de 12,6 % entre 2024 et 2025, s’établissant à 6 377,3 milliards FCFA, ce qui couvre 4,23 mois d’importations contre 4,87 mois en 2024. Dans ce contexte, les termes de l’échange se dégraderont davantage, annulant une partie du gain potentiel lié à la hausse des cours.
Une situation de la dette qui va se tendre
Dans leurs budgets 2026, le Cameroun et le Gabon comptent recourir au marché financier international pour leur financement. Mais le contexte actuel pourrait modifier la trajectoire des taux directeurs des grandes banques centrales (FED et BCE), sous la pression d’une résurgence de l’inflation liée à la hausse des coûts de l’énergie. Dans ce scénario, le refinancement des emprunts existants et l’émission de nouvelles lignes risquent de faire face à une hausse des coûts de financement. Certains États pourraient même devoir reporter leurs projets.
Sur le marché des capitaux sous-régional, la question du financement se heurtera à des coûts de ressources déjà élevés, ce qui risque d’entraver le programme d’émissions de 2026. En effet, sur le marché des titres publics, les États prévoyaient une enveloppe de près de 4 300 milliards FCFA. Dans un contexte d’incertitudes et de risque de hausse des taux directeurs, les investisseurs exigeront des primes de risque plus élevées. Le service de la dette (3 759,6 milliards FCFA) pourrait s’alourdir et remettre en question l’équilibre du refinancement.
Un retour de l’inflation importée et locale
Une part significative des engrais utilisés dans le monde transite par le détroit d’Ormuz. Les tensions sur ce détroit, conjuguées à une hausse des coûts, perturberont les chaînes d’approvisionnement en CEMAC. Le risque d’une flambée du prix des engrais est réel, ce qui induirait une hausse des coûts de production agricole et, par conséquent, un déficit de l’offre locale. Une nouvelle pression inflationniste à moyen terme est à craindre. Nous risquons ainsi une inflation à deux étages : importée aujourd’hui, locale demain.
Après les ajustements des prix à la pompe opérés en 2023 et 2024 par les États de la CEMAC (via une baisse des subventions), nous nous rapprochons d’un scénario similaire. Avec un niveau des prix élevé, les États seront contraints de réajuster les prix des carburants à la pompe. Ce qui alimentera une fois de plus les coûts de transport et, partant, l’inflation locale. Cette guerre révèle notre dépendance : nous produisons du pétrole, mais nous ne maîtrisons pas le prix des carburants que nous consommons.
Enfin, selon les récentes données de la BEAC, les sources d’inflation restaient principalement tirées par les produits locaux. Avec la hausse du coût du fret maritime liée au renchérissement du pétrole, l’inflation redeviendra davantage importée : produits manufacturés, produits alimentaires, intrants agricoles. La BEAC, gardienne des réserves de change, devra durcir sa politique monétaire pour protéger le franc CFA. Hausse des taux, resserrement du crédit : le coût de l’argent va augmenter, pénalisant l’investissement.
Quelle place pour l’investisseur dans ce contexte ?
Dans un contexte de renchérissement des taux d’emprunt, les titres à taux fixe constituent une classe d’actifs à privilégier, car ils offrent des rendements élevés et sécurisés sur la durée. La clé du succès résidera dans la diversification du portefeuille, la vigilance face aux évolutions du marché et l’accompagnement par des professionnels de l’investissement. Il est donc recommandé d’analyser avec soin les différentes opportunités et de sélectionner les titres offrant le meilleur équilibre entre rendement attendu et niveau de risque maîtrisé.
Quelles pistes de solutions face à cette situation ?
Face à ce tableau préoccupant, plusieurs pistes méritent d’être explorées.
Premièrement, réduire les importations de produits raffinés en mutualisant les infrastructures de raffinage et de stockage à l’échelle régionale. Une telle approche favoriserait la souveraineté énergétique de la sous-région.
Deuxièmement, en tant qu’exportateurs de Gaz Naturel Liquéfié (GNL), matière première des engrais azotés, les pays de la CEMAC (à l’exception du Tchad et de la RCA) devraient envisager la mise en place d’usines de production locale d’engrais. Cette solution nous sortirait de notre vulnérabilité alimentaire.
Troisièmement, face à la tension sur l’endettement, il est nécessaire d’harmoniser le cadre réglementaire au niveau du marché sous-régional, comme l’a commencé l’État du Cameroun, d’attirer les investisseurs institutionnels régionaux et internationaux, et d’insister sur l’éducation financière du grand public.
Quatrièmement, revoir les politiques de subventions, en ciblant plus les couches vulnérables de la population qui seront les plus impactés.

