Bien que l’orpaillage représente une source de subsistance directe pour les populations locales, son exploitation illégale freine structurellement la croissance et le développement économique du Cameroun. En mai 2026, le ministre par intérim des Mines, de l’Industrie et du Développement technologique, Fuh Calistus Gentry, révélait qu’environ 200 entreprises (dont 95 % sont étrangères) opèrent de manière illicite dans l’exploitation artisanale ou semi-mécanisée au sein des régions de l’Est et de l’Adamaoua.Cette informalité crée un fossé entre la production réelle et les exportations officielles. En effet, le rapport 2023 du Comité de l’Initiative pour la Transparence des Industries Extractives (ITIE), révèle que 953 kilogrammes (kg) d’or ont été produits au Cameroun en 2023, or seulement 22,3 kilogrammes ont été officiellement exportés.
Ce phénomène n’est pas récent. Entre 2008 et 2018, INTERPOL notait déjà que les importations d’or des Émirats arabes unis en provenance du Cameroun sont passées de 0,3 à 11,7 tonnes. Pourtant sur la même période, les chiffres officiels des exportations annuelles vers les Émirats arabes unis (EAU) déclarés par le Cameroun n’ont pas franchi le seuil des 32 kg. D’où l’existence de disparité, avec concrètement plus de 11 000 kg qui sortaient des circuits échappant au contrôle de l’Etat.
Cette opacité est alimentée par la complaisance des hubs internationaux. Aux EAU, la valeur des importations d’or est passée de 36,8 millions de dollars en 2000 à 48,2 milliards en 2021 (Ndoricimpa, 2024), les contrôles sur la traçabilité et l’origine de la ressource y étant quasi inexistants (Blore et Hunter, 2020).
L’inefficience institutionnelle et la distorsion du marché
Au sens de Douglass North, le secteur aurifère camerounais souffre d’institutions inefficientes. En l’absence de règles du jeu claires et d’une surveillance rigoureuse, les acteurs économiques (miniers, collecteurs, exportateurs) maximisent leur profit individuel au détriment de l’intérêt collectif.
Cette économie souterraine alimente les réseaux criminels et crée une concurrence déloyale. Les opérateurs illégaux, exemptés de charges, vendent l’or à des prix cassés, ce qui asphyxie les entreprises légitimes et décourage les investissements directs étrangers (IDE) responsables, rebutés par l’absence d’un État de droit minier.
Le paradoxe de la croissance et l’asphyxie fiscale
Les modèles de croissance endogène postulent que les ressources naturelles doivent financer le développement via les recettes fiscales (infrastructures, santé, éducation). Dans le cas de l’or camerounais, ce mécanisme est brisé par la contrebande.
L’ITIE estime les pertes fiscales potentielles à 165 milliards de FCFA. Injectés directement dans l’économie informelle, ces flux monétaires échappent à l’impôt, privant l’État des ressources nécessaires pour financer les biens publics indispensables au développement à long terme.
La destruction du capital naturel et les externalités négatives
L’exploitation illégale illustre parfaitement la faillite du marché liée à l’absence de droits de propriété bien définis. Les exploitants n’internalisent pas les coûts de leurs destructions : déforestation, abandon de puits béants et pollution chimique (mercure, cyanure).
Si l’on intègre la dépréciation du capital naturel et les coûts de santé publique liés aux maladies hydriques, le bénéfice net de cette activité devient négatif pour le pays. Autrement dit, l’extraction minière d’aujourd’hui détruit la productivité agricole de demain.
L’effet d’éviction sur le capital humain
Selon la théorie du capital humain de Gary Becker, la croissance dépend de l’éducation et des compétences de la population. Dans les zones minières de l’Est, l’orpaillage exerce un effet d’éviction. L’attrait d’un gain financier immédiat, même minime, pousse les jeunes à abandonner l’école. À long terme, cette main-d’œuvre non qualifiée enferme ces régions dans une trappe à pauvreté et bloque toute perspective d’industrialisation ou de diversification économique.
Capture de la rente et asymétrie d’information
Sur le plan institutionnel, ce secteur est capturé par des acteurs informels puissants, parfois de mèche avec des élites locales ou des capitaux étrangers clandestins. Les orpailleurs locaux ne sont qu’une main-d’œuvre précarisée, subissant une forte asymétrie d’information sur la valeur réelle de l’or qu’ils extraient. La richesse est captée et expatriée, plutôt que redistribuée.
Pour inverser cette tendance, le Cameroun devrait adopter une approche globale. Plus concrètement, il faudrait :
- Renforcer la réglementation et les capacités de contrôle de l’État sur le terrain.
- Formaliser l’orpaillage artisanal pour réintégrer les flux financiers dans le circuit légal.Impliquer les communautés locales et nouer des partenariats internationaux pour une meilleure traçabilité sur les marchés de destination.
D’où l’urgence d’agir pour la transformation de l’or en un véritable levier de développement durable au Cameroun.
Michelle Josée Ekila, Économiste

