37 milliards de FCFA. Voilà ce que la Société Sucrière du Cameroun a perdu en deux ans. 37 milliards qui représentent des emplois menacés, des familles fragilisées, et surtout, le signal d’alarme d’une souveraineté alimentaire que nous sommes en train de brader — dans l’indifférence des pouvoirs publics et le silence de notre représentation nationale. En tant que citoyenne de Yaoundé IV, je ne peux me taire.
Un désastre financier aux chiffres accablants
Les comptes de la SOSUCAM ne mentent pas. Ils racontent l’histoire d’une entreprise stratégique que l’on a laissée saigner à blanc, faute de volonté politique. 15 milliards FCFA de pertes en 2023, première année d’un décrochage financier brutal. 22 milliards FCFA de pertes supplémentaires en 2024, soit une hémorragie qui s’accélère d’une année sur l’autre. 37 milliards FCFA de pertes cumulées en vingt-quatre mois : un rythme d’effondrement qui n’est plus soutenable. 50 000 tonnes de canne détruite lors des grèves, soit 5 milliards FCFA de préjudice supplémentaire en une seule crise sociale. Des grèves que j’ai vécues en direct à Nkoteng.
Et les prévisions pour 2026 ? Elles ne sont pas rassurantes. Des sources internes à l’entreprise révèlent que la direction a envisagé des licenciements massifs, au point que les syndicats ont dû entrer en négociation d’urgence pour tenter de geler ce projet. À Mbandjock, à Nkoteng, dans la région du Centre, des milliers de familles vivent sous la menace d’un lendemain qui ne ressemble à rien. À qui l’État camerounais rend-il compte de cette situation ?
La concurrence déloyale : une guerre économique à laquelle l’État refuse de répondre
La SOSUCAM n’est pas morte de ses propres erreurs. Elle est en train d’être tuée par une concurrence que les pouvoirs publics refusent de réguler sérieusement.
Le sucre importé de Chine et du Liban envahit nos marchés à des prix que la production locale ne peut structurellement pas concurrencer. Ces importateurs bénéficient de conditions douanières favorables — exemptions partielles, droits réduits — pendant que la SOSUCAM, qui emploie 8 000 travailleurs directs et 1 500 sous-traitants, paie le prix plein. Grossistes et détaillants ont basculé vers les marques étrangères. Le sucre SOSUCAM a disparu des étals. Le consommateur a suivi le prix, sans mesurer les conséquences industrielles de ce choix — et sans que personne dans les institutions ne prenne la peine de l’en informer.
À l’échelle mondiale, le Brésil et l’Inde subventionnent massivement leur industrie sucrière, maintenant les cours mondiaux à des niveaux artificiellement bas. Face à cela, nos importateurs réclament davantage d’ouverture du marché camerounais. Et le gouvernement ? Il hésite. Il temporise. Il autorise des importations au compte-gouttes, puis en masse, sans stratégie cohérente.
En 2023, le Cameroun a importé 224 003 tonnes de sucre pour 82,67 milliards de FCFA. En 2024, entre janvier et juin seulement, 105 400 tonnes supplémentaires ont été importées pour 42,8 milliards de FCFA. Et cela malgré les assurances répétées que la production locale suffirait. Résultat : étals vides, pénuries ponctuelles, flambée des prix — et une SOSUCAM de plus en plus fragilisée.
Pendant ce temps, en 2025, le Cameroun a paradoxalement exporté 8 047 tonnes de sucre — contre 512 tonnes l’année précédente. Des volumes qui seraient en réalité réexportés vers des pays voisins où les prix sont plus favorables, révélant les dysfonctionnements profonds d’une filière sans pilotage stratégique.
La souveraineté alimentaire n’est pas une formule de discours
La demande nationale annuelle de sucre au Cameroun est estimée à 300 000 tonnes. La SOSUCAM en produit entre 120 000 et 160 000. Le déficit structurel est réel, persistant, et connu de tous les décideurs depuis des années. Pourtant, aucun plan d’ensemble n’a été engagé pour le combler par la production locale. Que se passera-t-il le jour où la SOSUCAM ferme ses portes, ou passe définitivement sous contrôle étranger ? En février 2026, des informations ont fait état de discussions avancées pour un possible rachat de la SOSUCAM par le groupe marocain Cosumar. L’entreprise appartient aujourd’hui à hauteur de 74 % à des capitaux français, via le groupe Castel, et à 26 % à l’État camerounais. Une prise de contrôle marocaine de ce qui reste de notre capacité sucrière nationale mérite au minimum un débat public. Elle n’a suscité aucune réaction officielle.
Ce qui se joue ici n’est pas une simple question industrielle. Le sucre est une matière première dont dépend toute notre chaîne alimentaire : le pain, les boissons, les jus industriels, les pâtisseries, les bouillies que nos enfants consomment chaque matin. Une hausse des prix du sucre importé — inévitable le jour où les importateurs auront éliminé la concurrence locale et disposeront d’un pouvoir de marché absolu — se répercutera mécaniquement sur l’ensemble de ces produits. Ce sont les Camerounais à faible revenu qui en paieront le prix fort.
La souveraineté alimentaire n’est pas une formule pour les discours officiels. C’est la capacité concrète d’un pays à contrôler la production et le prix des denrées fondamentales consommées par sa population. Pour le sucre, cette souveraineté repose aujourd’hui presque entièrement sur la survie de la SOSUCAM. Et cette survie est en danger.
Les travailleurs, oubliés de la crise
Derrière les milliards perdus, il y a des hommes et des femmes. Des coupeurs de canne qui travaillent dans des conditions difficiles pour un salaire horaire de 285 FCFA — relevé de seulement 5 FCFA lors des négociations post-grève, après des hectares de canne détruits et des blessés dans les rangs.
En janvier 2026, les élections professionnelles se sont tenues au sein de la SOSUCAM sans la participation du Syndicat des travailleurs saisonniers de la filière canne à sucre (STRASCAS), pourtant légalement constitué et agréé depuis octobre 2022. La direction a refusé sa participation par courrier en décembre 2025. L’Union syndicale Solidaires a dénoncé publiquement cette exclusion comme une atteinte grave au pluralisme syndical. L’inspection du travail camerounaise, elle, n’a pas daigné réagir.
Ce sont ces travailleurs que j’entends représenter à l’Assemblée nationale. Ce sont leurs droits que je m’engage à défendre, pas depuis les tribunes des discours, mais dans l’hémicycle, par des questions au gouvernement, par des propositions de loi, par un suivi rigoureux des décisions qui affectent leurs vies.
Ce que j’exige des pouvoirs publics et de l’Assemblée nationale
Je formule aujourd’hui cinq demandes claires, auxquelles les pouvoirs publics et nos représentants nationaux doivent répondre sans délai :
1. Un débat parlementaire urgent sur l’avenir de la SOSUCAM et de la filière sucrière, avec audition du gouvernement, de la direction de l’entreprise, des syndicats et des représentants des importateurs.
2. Une révision immédiate du régime douanier applicable au sucre importé, pour mettre fin aux avantages dont bénéficient les opérateurs étrangers au détriment de notre production nationale.
3. La transparence totale sur les négociations en cours concernant un éventuel transfert de la SOSUCAM à des capitaux marocains, avec un droit de regard de la représentation nationale sur toute opération affectant une entreprise stratégique.
4. La protection effective des droits syndicaux des travailleurs de la SOSUCAM, à commencer par la reconnaissance du STRASCAS dans les instances représentatives de l’entreprise.
5. Un plan national de relance de la filière sucrière assorti d’objectifs chiffrés et vérifiables, visant à porter la couverture nationale au-delà de 60 % de la demande intérieure d’ici 2030.
En guise de concusion : l’immobilisme n’est plus une option
Partout, je vois chaque jour les effets concrets de décisions prises loin de nos réalités. Je vois le prix du sucre grimper dans les marchés de Kondengui, Nkoldongo, Anguissa, Mfou, Soa, Nkoabang, Awae, Essomba, Mvog-Ada, Ekye, Biyem Asi, Ahala, Nsam, Oyom Abang, Nkolbisso, Simbock, Efoulan, Nsiméyong, Ngoa Ekélé, Obili, Melen, Mimboman, Odza ou encore Mvan, pour ne citer que ceux là, Je vois des familles restreindre leur consommation. Je vois des petits commerces de transformation alimentaire étranglés par des coûts d’approvisionnement qui explosent. Et je vois une représentation nationale qui, jusqu’ici, n’a pas trouvé urgent d’interpeller le gouvernement sur ce dossier.
L’heure n’est plus aux déclarations de principe sur la souveraineté alimentaire. L’heure est à l’action législative, au contrôle parlementaire, à la responsabilité des élus face aux citoyens qui les mandatent. C’est le sens de l’engagement que je porte dans cette campagne. C’est la mission que je m’apprête à exercer à l’Assemblée nationale.
37 milliards de FCFA de pertes en deux ans. Des milliers d’emplois en sursis. Une filière stratégique aux mains de capitaux étrangers. Un gouvernement silencieux. Une assemblée absente. Le Cameroun mérite mieux. Les Camerounais méritent mieux.
Tiriane Noah, 2e Vice-président du Mouvement pour la Renaissance du Cameroun (MRC)

