Dans les marchés de Bafoussam et de Ngaoundéré, les producteurs de maïs bradent leur récolte à perte depuis des mois. Pendant ce temps, des cargaisons entières de la céréale débarquaient au port de Douala. Le gouvernement vient de fermer le robinet. Marquée du cachet « Très urgent », une correspondance du ministère du Commerce adressée au ministère de l’Agriculture et du Développement Rural vient d’ordonner la suspension, « jusqu’à nouvel avis », de la délivrance des permis d’importation du maïs. La mesure, prise au titre des dispositions de sauvegarde du commerce extérieur, fait suite à une réunion interministérielle présidée le 7 mai 2026 par le Premier ministre à son cabinet.
La décision intervient dans un contexte de paradoxe criant. Première céréale cultivée au Cameroun et pilier de la sécurité alimentaire nationale, le maïs occupe une place stratégique dans l’économie rurale, mobilisant plus de six millions d’acteurs le long de sa chaîne de valeur. Pourtant, entre 2022 et 2023, le volume des importations de maïs au Cameroun s’est ajusté de plus de 27 000 tonnes, passant de 12 000 à plus de 39 000 tonnes pour une facture de 7,9 milliards FCFA. Face à l’envolée des prix des œufs, les autorités avaient même autorisé l’importation de 30 000 tonnes supplémentaires au premier trimestre 2025.
Résultat des courses, les producteurs locaux, incapables de s’aligner sur les cours du maïs importé, se retrouvent avec des stocks invendus. C’est précisément cette mévente que le gouvernement entend enrayer en actionnant le levier protectionniste. La direction de la Réglementation et du Contrôle de Qualité des Intrants et des Produits Agricoles (DRCQIPA) est désormais l’organe chargé d’appliquer le gel des autorisations.
Sur le plan juridique, la mesure s’inscrit dans le cadre des dispositions de sauvegarde prévues par la loi camerounaise régissant le commerce extérieur, qui autorise l’application de mesures restrictives lorsque des produits importés causent un préjudice important à une production nationale similaire.
Depuis début 2025, le prix du maïs avait augmenté de 29%, soit environ 38% de plus que l’année précédente, en raison d’une récolte nationale réduite en 2024. Restreindre les importations sans renforcer simultanément l’offre locale risque donc d’alimenter une nouvelle flambée des prix.
Le gouvernement semble en avoir conscience. La lettre du ministre Mbarga Atangana précise que la suspension des permis s’effectue « concomitamment à la suspension des importations en cours », suggérant qu’un dispositif d’accompagnement des filières aval est en préparation. L’exécutif avait d’ailleurs affiché l’ambition de réduire les importations de céréales de 35% d’ici 2028, un objectif qui prend aujourd’hui une dimension opérationnelle concrète.
Reste à savoir si la production locale sera au rendez-vous. Les faiblesses structurelles sont connues. La faible mécanisation, les coûts élevés des intrants, les déficits logistiques. La suspension des permis d’importation ne sera protectrice qu’à la condition que les millions de producteurs camerounais bénéficient en parallèle d’un appui suffisant pour accroître leurs rendements. Faute de quoi, c’est le consommateur final qui risque de payer la facture de cette politique de sauvegarde.

